C’était le 16 mars 2017. A 7 h du matin, une centaine de journalistes du Temps et de L’Hebdo consultent leur boîte électronique pour savoir s’ils seront licenciés ou non. Le quotidien poursuit l’aventure, mais le magazine disparaît, ce qui entraîne le licenciement d’une quarantaine de collaborateurs. Je fais partie de ceux qui ont pu garder leur poste, mais ce jour-là reste de loin le plus douloureux de ma carrière. J’ai mesuré comme jamais la fragilité de la presse romande.

Après avoir traversé cette expérience personnelle marquante, aurai-je le recul nécessaire pour relater la campagne de votation sur le paquet d’aides aux médias? Il est vrai que dans ce débat, nous les médias sommes juge et partie.

L’enjeu, ce sont ces 150 millions de francs supplémentaires que les médias toucheraient en cas de oui le 13 février prochain. Ils reviendraient pour une bonne partie à la presse écrite par le biais d’un rabais postal plus important à la distribution des quotidiens et dominicaux. Ils iraient aussi – et ici le parlement a brisé un tabou en créant une aide directe – à des médias électroniques, des pure players aux contenus payants.

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Une campagne très vive

La campagne n’est pas facile à relater. Les deux camps s’accusent mutuellement de propager des fake news. D’un côté, la conseillère Simonetta Sommaruga veut «renforcer la démocratie» en venant à la rescousse des petits et moyens médias qui font, malgré des moyens toujours plus limités, un bon travail d’explication de la vie locale, qu’elle soit politique, économique, culturelle ou sportive. De l’autre, les référendaires rétorquent que cette aide ne fera que profiter aux grands groupes de presse – Ringier, TXGroup et CH Media – qui malgré la pandémie ont réalisé des dizaines de millions de francs de bénéfices en 2020. Ils n’hésitent pas à citer les familles qui s’enrichiront encore davantage, les Ringier, Coninx, Supino, Wanner, Lebrument et autres. En passant sous silence le fait que c’est grâce à elles et à leur esprit entrepreneurial au cours de ces dernières décennies que la Suisse a dans l’ensemble une presse de bonne qualité.

C’est indéniable: outre-Sarine, les grands groupes de presse se portent bien. Malgré la chute des recettes publicitaires aspirées par les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), ils ont réussi à amortir le choc en rachetant parfois à prix d’or des plateformes de petites annonces comme Immoscout, Autoscout, Jobs.ch ou Zalando. Ils se portent donc bien, mais ils ont renoncé à financer leurs médias avec ces revenus-là.

En Suisse romande, la réalité du paysage médiatique est bien différente. Pas de grand groupe ici, mais des médias régionaux tous placés sous une forte pression financière, y compris ceux détenus par TXGroupe (Le Matin Dimanche, Tribune de Genève, 24 heures et Bilan). Repris par la Fondation Aventinus en janvier 2021, Le Temps s’est donné pour but d'atteindre l'équilibre économique à moyen terme. Sans ce rachat, l’ancien propriétaire du titre – le groupe Ringier – aurait probablement ficelé un programme d’économies avec des licenciements à la clé.

Un léger malaise

C’est de là que découle le – léger – malaise que je ressens durant cette campagne en tant que journaliste romand accrédité au Palais fédéral. Moi aussi, j’aurais préféré que le paquet d’aides soit plus ciblé sur les petits et moyens médias, ceux qui galèrent le plus durant cette pandémie. Moi aussi, j’aurais préféré pouvoir dire plus précisément à qui seront versés ces 150 millions. Mais c’est mission impossible, car les trois lois à modifier dans ce paquet seront suivies d’ordonnances d’application dont personne ne connaît encore le contenu.

En marge de ce débat, une chose m’attriste beaucoup. Ce paquet d’aides divise les journalistes. Il y a celles et ceux qui disent «non», qui sont désormais fêtés comme des «héros de l’indépendance» par les référendaires. Et il y a celles et ceux qui disent «oui» – dont je suis malgré mes quelques réserves –, qui sont considérés comme des «valets du pouvoir». Après m’être fait traiter dans ma carrière de «p’tit merdeux», de «parasite» et de «sinistre connard» par des gens de pouvoir encravatés, je ne suis pas sûr d’en être un.

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