Antichambre fédérale

Le franc fort, une aubaine électorale

Le surgissement de la problématique du franc fort offre à la plupart des acteurs du jeu politique une heureuse diversion à la question de la mise en œuvre de l’initiative «Contre l’immigration de masse». Le sujet se prête beaucoup mieux aux premiers échauffements de la campagne pour les élections fédérales d’octobre.

Le projet d’application de l’initiative et le mandat de négociations présentés il y a deux semaines par le Conseil fédéral ont suscité un volume de réactions relativement modeste. Il plane tant d’incertitudes sur la question, elle est si complexe, si enchevêtrée dans le tissu des relations entre la Suisse et l’Europe, c’est une équation à tant d’inconnues, elle installe une telle insécurité qu’elle en devient difficilement saisissable. La recherche de la quadrature du cercle dans un espace de manœuvre exigu, comme Simonetta Sommaruga a résumé avec insistance l’exercice auquel le Conseil fédéral est confronté, offre peu de prise à la compréhension d’abord, à la contestation et à la présentation de solutions alternatives ensuite. Une fois qu’on a psalmodié quelques incantations vouant aux gémonies un Conseil fédéral décidé à abolir les droits populaires, l’inspiration, semble-t-il, faiblit.

La mise en œuvre de l’initiative «Contre l’immigration de masse» est ainsi un nœud d’incertitudes, d’hypothèses et d’embarras. Par contre, avec le franc fort, ses retombées sur l’activité économique, sur les entreprises et les emplois, on mord immédiatement dans l’actuel et le concret. Le mécanisme qui conduit de la réévaluation du franc aux difficultés à l’exportation, et de ce fait à la contraction de l’emploi, est visible, identifiable, compréhensible par tout un chacun, dans un univers de concepts et de références connus et familiers. Le phénomène peut être illustré par les effets que ressentent déjà certains secteurs économiques, le tourisme et la production laitière entre autres.

La question du franc fort permet de lancer franchement la campagne pour les élections fédérales d’octobre. A ce stade, les partis y sont beaucoup plus à l’aise qu’avec la question européenne qui sous-tend la problématique de l’immigration de masse, ce qui laisse, soit dit en passant, le champ libre à tous les mouvements non impliqués dans la course électorale. On a vu le PS l’éviter soigneusement lors de son dernier congrès. On voit l’UDC faire, provisoirement, l’impasse sur la question, au profit d’une campagne de séduction à l’adresse des partis bourgeois à l’enseigne, précisément, d’une croisade contre le franc fort. Le président de l’UDC Toni Brunner commence peut-être à comprendre qu’il ne sert à pas à grand-chose d’être le premier parti de Suisse si on ne peut pas compter sur des alliés. Son initiative relève plus de la gesticulation que de l’offre concrète et promet d’être examinée avec beaucoup de circonspection par les intéressés. Il y a en effet une profonde contradiction entre d’un côté le propos de dynamiser l’économie pour lutter contre les effets du franc fort et l’autre celui de la saigner en condamnant les accords bilatéraux. On peut esquiver cette cont­radiction pour un temps en amusant la galerie avec des spéculations fantasmagoriques sur la composition du Conseil fédéral à la fin de l’année. C’est un genre qui fait toujours recette auprès du public dans les mois précédant les élections fédérales.

Avec les mesures à prendre contre le franc fort, on peut par ailleurs se ranger dans un ordre de bataille classique, se renvoyer l’anathème entre gauche et droite, plus précisément entre PS et PLR, sur des airs connus, en opposant le cataplasme d’interventions étatiques à la cure de dérégulation.

Le calendrier politique est idéal, puisque la session des Chambres fédérales qui s’ouvre lundi offre à la fois un large espace d’expression et la garantie d’un large écho médiatique. Le sujet, enfin, n’est pas tellement exigeant, ni sur le fond, ni sur la forme. Chacun peut présenter un bouquet de propositions plus ou moins pertinentes pour lutter contre le franc fort.

Dans les catalogues présentés jusqu’ici, on relève que les intervenants ont surtout pris le franc fort comme prétexte pour réactualiser leurs revendications traditionnelles. Certaines propositions – un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, la fixation d’un nouveau taux plancher par la BNS – relèvent plus de la missive au Père Noël que du programme politique. Il est toutefois réconfortant d’observer que l’expérience est parfois utile. Personne n’a demandé de programme de relance.

Une fois qu’on a psalmodié quelques incantations vouant aux gémonies un Conseil fédéral décidé à abolir les droits populaires, l’inspiration, semble-t-il, faiblit

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