Il y a encore peu, on pensait l’affaire entendue. De plus en plus de cantons alémaniques semblaient prêts à abandonner l’enseignement du français à l’école primaire, préférant miser sur l’anglais et ne pas surcharger les élèves; en juin, les directeurs cantonaux de l’instruction publique n’avaient pas réussi à délivrer un message fort en faveur de l’apprentissage d’une deuxième langue nationale dès 8 ou 9 ans; mardi dans sa chronique du TagesAnzeiger, le politologue Michael Hermann a estimé que «le combat était déjà perdu». Pour lui, le dédain des Alémaniques pour la langue de Molière est la traduction dans la vie quotidienne du déclin de la France.

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Et voilà que jeudi, la Thurgovie – le canton qui a allumé la flammèche du débat national sur les langues en voulant repousser l’apprentissage du français à l’école secondaire – a sorti l’extincteur. A dire vrai, le gouvernement n’a pas encore ouvert grand les vannes pour éteindre l’incendie, mais il a donné au parlement cantonal les moyens de le faire.

Le Conseil d’État aurait pu mettre en place, dès la rentrée 2017, un plan d’études avec des cours d’anglais à l’école primaire et des heures supplémentaires de français pour les 12-15 ans, en application de la motion adoptée par le Grand Conseil en 2014. Mais il a fait un autre choix. Il va soumettre une nouvelle fois la question aux députés.

En plaçant ainsi le parlement devant ses responsabilités, le Conseil d’État donne un sursis au «frühfranzösisch». Cette tactique a plusieurs avantages. D’abord, elle permet aux élus de choisir en pleine conscience et de tenir compte – ou non – de l’émotion créée, en Suisse romande surtout, par l’adoption de la motion. Dans le cas où ils auraient sous-estimé l’impact de leur décision, sur la cohésion nationale notamment, les députés ont désormais la possibilité de revenir en arrière.

Ensuite, cette stratégie tient compte d’une nouvelle donne, le spectre d’une intervention fédérale dans un domaine considéré comme la chasse gardée des cantons. Début juillet, pour tenter de faire rentrer dans le rang les récalcitrants, Alain Berset a mis en consultation trois variantes d’une nouvelle législation nationale sur les langues; celle-ci obligerait les cantons à assurer l’enseignement d’une deuxième langue nationale en primaire. La reculade thurgovienne constitue sans doute le premier effet de cette pression et une porte peut-être ouverte vers une sortie de crise.

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