Opinion

Le français en Suisse alémanique

L’enseignement du français en Suisse alémanique: aujourd’hui relégué au secondaire, demain facultatif, se demandent deux enseignants de didactique des langues

On s’était habitué à toutes sortes de réactions épidermiques voire polémiques à chaque décision touchant à l’enseignement du français en Suisse alémanique. Jusqu’à cet éditorial paru le 2 avril dans Le Temps, «Un problème des langues en Suisse? S’il existe, il est romand», d’où il ressort que si la Thurgovie renonce à l’enseignement du français à l’école primaire, ce n’est finalement pas un drame… Car cet abandon ne menacerait pas la cohésion nationale. Et l’auteur de nous promettre qu’il n’y aurait là que matière à proroger un «mythe fallacieux» d’une Suisse dont «chaque citoyen parlerait les autres langues nationales avec aisance, grâce à l’école». Il s’agit là d’un mythe très éloigné des objectifs modestes d’un enseignement des langues censé ouvrir au plus grand nombre un chemin vers la langue et la culture de l’autre.

Une prise de position qui inquiète

Or cette prise de position mérite de nous inquiéter, car elle est bien le signe d’une démission, d’un repli sur soi de la minorité francophone ou du moins de certaines de ses élites qui s’éloignent de l’idée d’une compréhension mutuelle à laquelle minorité et majorité ont à contribuer. Et qui feignent d’oublier que c’est sur cette solidarité que se fonde la Willensnation qu’est la Suisse.

Pour mieux comprendre la portée de la décision thurgovienne, il faut la contextualiser. L’importance croissante de l’anglais constitue un défi pour la Confédération qui se doit de promouvoir les langues nationales sans pour autant entraver l’apprentissage de l’anglais. Afin d’éviter d’avoir à décider par quelle langue commencer l’apprentissage scolaire des langues étrangères, la CDIP, avait formulé en 2004 un «compromis helvétique»: tous les enfants apprendront au cours de leur scolarité obligatoire deux langues étrangères et ce dès l’école primaire. Le choix de la première langue à enseigner revient donc aux cantons. Or après avoir fait passer l’idée que l’anglais doit être la première langue étrangère, on tente actuellement de repousser le français au niveau secondaire. La prochaine étape consistera probablement à le déclarer comme facultatif.

Investir dans le primaire paie

Les heures d’enseignement investies au primaire importent plus que les adversaires de l’enseignement de deux langues au primaire ne le prétendent. Affirmer que tous les élèves du secondaire seraient en mesure de rattraper facilement le terrain perdu est en effet contredit par les résultats de l’étude (2016) sur l’enseignement des langues étrangères dans les six cantons de la Suisse centrale, commanditée par la Conférence des directeurs de l’instruction publique de la Suisse centrale. Le canton de Zoug où le français est enseigné à partir de la cinquième classe avec une dotation horaire supérieure aux autres cantons présente les meilleurs résultats. En revanche, dans le canton d’Uri où le français n’est introduit qu’à partir du secondaire, les scores sont nettement plus faibles.

Certes, l’étude ne met pas en avant que des faits positifs: les objectifs prévus pour la neuvième classe (HarmoS 11) ne sont atteints en français que par une faible minorité des élèves. Mais elle montre aussi que la majorité des élèves zougois sont en huitième année capables de comprendre un bref article de journal ou de décrire leurs intérêts dans un courriel. Fait encore plus encourageant – qui contredit la thèse des opposants – l’enquête confirme que la majorité des élèves, y compris ceux qui parlent une autre langue dans le cadre familial, ne se sent nullement dépassée par l’apprentissage de deux langues étrangères au primaire.

Le problème du Hochdeutsch

Il est vrai que du côté des élèves romands, la tâche est rendue ardue du fait du dialecte alémanique. Pourquoi devraient-ils apprendre le Hochdeutsch alors que celui-ci ne semble pas utile pour la communication avec leurs voisins? La réponse est simple: les échanges linguistiques. C’est en effet le meilleur moyen de travailler sur les représentations que nous entretenons les uns et les autres et ils devraient être proposés dès le primaire, avant que les stéréotypes socioculturels ne se consolident. Les investissements déployés par le système éducatif en faveur de la promotion des langues étrangères et nationales ne porteront véritablement leurs fruits que lorsqu’une large part de la population pourra bénéficier de cette offre.

Il ne faut donc pas cacher nos inquiétudes pour les décisions qui se prennent au plus haut niveau politique, car ni la solution imposée par la loi fédérale ni celle de la Thurgovie, qui bafoue les accords passés au sein de la CDIP, ne sauraient représenter des solutions à long terme. Il nous semble au contraire que la stratégie concertée au sein de la CDIP ne doit pas seulement être défendue mais qu’elle doit être renforcée par des mesures qui permettront d’en optimiser les effets.


Mirjam Egli Cuenat, professeure de didactique des langues et de linguistique appliquée à la Haute Ecole Pédagogique de Saint-Gall.

Giuseppe Manno, professeur de didactique des langues romanes à la Haute école pédagogique de la Haute école spécialisée de la Suisse du Nord-Ouest (FHNW) et privat-docent en linguistique française à l’Université de Berne.

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