La France, si chère au cœur des Alémaniques

La vie de la Suisse quadrilingue est pleine de surprises et de paradoxes. Un de ces paradoxes, et non des moindres, réside dans le fait que les Alémaniques, si proches des Allemands, font tout pour s’en distancier; que les Romands, pourtant en général peu à l’aise dans la langue de Madame Merkel, se montrent souvent plus ­germanophiles que leurs concitoyens; et que les Alémaniques sont parfois moins sévères avec les Français que les Romands.

Un de mes confrères de la NZZ, chargé de couvrir la visite que le président de la République française, François Hollande, effectuera ces deux prochains jours en Suisse, m’a dit son étonnement face à la virulence des attaques anti-françaises en Suisse romande, et surtout dans le canton de Genève. Qu’il s’agisse des questions fiscales ou du lancinant problème des frontaliers, mon confrère constate que beaucoup de Romands se montrent de plus en plus agacés par leurs «cousins» français. Alors qu’en Suisse alémanique, les sentiments à l’égard de la France sont en général ceux qu’on a pour des voisins lointains, qu’on connaît peu – mais qu’on aime plutôt bien, peut-être justement à cause de cela.

Comment expliquer ce paradoxe? On pourrait d’abord citer le grand connaisseur de l’âme humaine, Sigmund Freud, qui a évoqué cette dialectique en parlant du «narcissisme des petites différences». Pour résumer son propos, plus on se ressemble, plus on ressent le besoin de se distinguer coûte que coûte.

Mais pour bien comprendre les relations que Romands et Alémaniques entretiennent avec leurs voisins, et en particulier la sympathie que les Alémaniques témoignent habituellement à la France, on doit tenir compte aussi d’autres facteurs, historiques. Et d’abord du fait que l’histoire de la Suisse est fondamentalement l’histoire d’une prise de distance progressive à l’égard de l’Allemagne (en cela, l’histoire suisse ressemble à celle des Pays-Bas). Or, dans cette perspective, la Suisse a toujours pu compter sur un allié puissant: la France.

Cette année, nous fêtons les 500 ans de la bataille de Marignan dans laquelle les troupes confédérées se firent cruellement écraser par l’armée de François I. Le Musée national à Zurich consacre actuellement à cet événement une belle exposition. On y rappelle qu’une année après cette bataille, les Suisses signèrent en 1516 une Paix perpétuelle avec le roi de France, paix suivie en 1521 par un traité militaire. Par la suite, la Confédération devint peu à peu ce qu’on pourrait appeler un protectorat français. D’ailleurs, si elle obtient en 1648 une première reconnaissance de son autonomie (partielle) à l’égard de l’Empire germanique, la Suisse le doit en bonne partie à l’influence française. Jusqu’en 1798, l’ambassadeur du roi de France à Soleure agit comme un petit vice-roi du Corps helvétique. Aussi les élites alémaniques sont-elles en grande partie francophiles et francophones. Et l’influence française reste forte même après la fin de l’époque napoléonienne. Ce n’est pas pour rien qu’en 1848, à la fondation de l’Etat fédéral, la Suisse choisit le franc comme nouvelle monnaie.

La francophilie alémanique perdure jusque dans les années 1960. Il est vrai que dans les dernières décennies, la montée de l’anglais et le triomphe mondial du modèle anglo-américain ont bousculé cette vieille tradition. Il est vrai aussi que le français recule en Suisse alémanique. Mais rappelons que, récemment encore, le petit canton de Nidwald a rejeté haut la main une tentative de bannir l’enseignement du français des écoles primaires. De plus, la forte intégration européenne de la Suisse sur le plan économique a renforcé également ses liens avec l’économie française. On trouve aujourd’hui une importante communauté française à Zurich. Fait remarquable: alors que les Zurichois se plaignent d’une présence de plus en plus pesante des Allemands, la forte communauté française ne rencontre aucune animosité. Et à Bâle, les nombreux frontaliers venant d’Alsace et du sud de l’Allemagne sont politiquement un «non-sujet absolu»!

Mais nous ne voulons pas peindre le tableau en rose bonbon. Bien sûr, il y a aussi parfois en Suisse alémanique des sentiments anti-français. Les affrontements autour de la fiscalité ont laissé des traces, le mépris affiché par le président Sarkozy pour notre pays n’est pas oublié. Il est vrai que les cultures politique et économique des deux pays sont extraordinairement différentes. Les difficultés autour du projet de fusion du groupe alémanique Holcim avec le géant français Lafarge le démontrent parfaitement.

Malgré tout cela, l’image de la France auprès des Alémaniques reste dans l’ensemble remarquablement bonne. La France continue de passer auprès de mes compatriotes pour un pays de cocagne qui possède des villes et des paysages merveilleux et produit de magnifiques vins, fromages, huîtres. Et ils se disent que si la France était vraiment en train de sombrer, comme le répètent à longueur d’années les «déclinologues» dans l’Hexagone, cela se saurait.

Journaliste («NZZ»), auteur et traducteur, ancien correspondant de la «NZZ» en Suisse romande

Un de mes collègues de la «NZZ» trouve étonnant la virulence des Romands à l’égard des Français, surtout à Genève

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