La politique, on le sait, est une passion française. Impossible, autrement, de comprendre le grand écart que représente dans l’Hexagone le rejet croissant des élites au pouvoir selon les sondages, et le succès médiatique sans faille des grands moments politiques à la TV.

5,6 millions de téléspectateurs, le 13 octobre, pour le premier débat de la primaire de la droite dont le casting à sept candidats garantissait pourtant un débat empesé et longuet! Les Français, de ce point de vue, ne sont pas à une contradiction près. Ils raillent les politiciens devant les micros tendus, mais adorent le café du commerce du pouvoir, avec ce que cela suppose d’histoires d’alcôves et de trahisons.

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La politique, en France, un sport national

La Lausannoise de naissance Françoise Giroud conta jadis formidablement cette ambiguë passion hexagonale dans son livre «La comédie du pouvoir» (Fayard) publiée après son expérience de ministre (1974-1976) sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. La politique demeure, dans ce pays toujours atteint de fièvre révolutionnaire, un sport national.

Comment expliquer, dès lors, que l’islam politique – ou que la place croissante de l’islam dans le débat politique – soit devenu un tel épouvantail en France où vivent, de fait, entre 6 et 7 millions de musulmans, soit 10% de la population? Le simple fait que les musulmans s’y enquièrent aujourd’hui de leur représentativité et questionnent le système – leur pourcentage d’élus et de dirigeants restant bien loin de leur poids démographique – devrait au contraire réjouir le cœur citoyen des «Gaulois». Mieux: le fait qu’une partie de la jeunesse issue de l’immigration s’interroge sur la voie électorale à suivre devrait être encouragé. Or, à un mois de la commémoration du premier anniversaire des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, la réalité est bien différente.

Pourquoi l’islam politique demeure-t-il un anathème?

Les partis français, par exemple, continuent de demander à leurs sympathisants musulmans de se fondre le plus possible dans la masse. «Oui» à l’affichage de leurs noms sur les listes électorales, pour rendre visible la diversité. Mais «non» au débat ouvert, franc et parfois contradictoire – donc compliqué à tenir – sur l’inévitable transformation du champ politique qui en résultera. Pire: l’islam politique demeure un anathème.

Le député niçois Eric Ciotti, pilier de la «Sarkozie», s’est fait une spécialité de la dénonciation du vote musulman dans l’élection de François Hollande à la présidence de la République en 2012. «Oui» aux longs discours sur l’indispensable réforme de «l’Islam de France», prié de se plier aux lois de la République. «Oui», en pointillé, à la prise en compte du fait religieux musulman dans les entreprises, qu’un récent colloque de l’Institut Montaigne s’est attelé à promouvoir. Mais «non» à la collusion jugée fatale entre les deux mots Islam et politique. Et tant pis si la population musulmane française, plus jeune que la moyenne (35,8 ans en moyenne contre 53 pour les catholiques et 43 pour les «sans religions»), réclame plus que l’effet d’affiche de quelques femmes ministres…

Une position intenable

L’affaire est d’autant plus intenable que les choses bougent ailleurs. Et sacrément! A commencer par la forte symbolique que constitue l’élection du nouveau maire de Londres Sadiq Khan, d’origine pakistanaise. A quand, en France, un maire de métropole de confession musulmane? A quand un candidat qui, comme le très catholique Jean-Frédéric Poisson – président du parti Chrétien-démocrate et candidat surprise à la primaire de la droite – affiche sa foi et estime qu’elle constitue un «guide» pour son action?

Il ne faut plus jouer sur les mots. La réforme religieuse de l’islam français est impérative. Le terrorisme islamiste et le salafisme, qui profitent des brèches ouvertes au nom de la tolérance, imposent le plus grand discernement.

Le succès Edwy Plenel

N'empêche: le succès rencontré, dans les banlieues, par les prises de position d'un Edwy Plenel dans son livre Pour les musulmans (La Découverte) mérite la réflexion. Le goût du débat affiché par la nouvelle rédactrice en chef du Bondy Blog Nassira El Moadem est aussi un ferment. Les Français doivent tenir compte de ces réalités, même si Philippe de Villiers continue avec un grand succès de proclamer «l'ennemi c'est l'Islam» dans son livre Les cloches sonneront-elles encore demain? (Albin Michel): la politique ne peut plus être, dans ce pays tel qu'il est et dans la situation économique où il est, la seule affaire d'athées, de juifs et de chrétiens.

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