Il était une fois

France, Espagne, Catalogne: la soif de reconnaissance

Le principe de reconnaissance fait aujourd’hui défaut dans le débat politique français et espagnol, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz. Et ce n’est pas bon pour la société

Dimanche soir, Emmanuel Macron a déclaré aux Français chômeurs, pauvres ou désemparés par les incertitudes du temps qu’il reconnaissait leurs difficultés et cherchait à les en protéger. Paroles circonstancielles d’un politicien en baisse dans les sondages? Si son interview télévisée était une séance de rattrapage du lien relâché avec la France, elle en disait long sur ce qu’un président doit à ses concitoyens aujourd’hui.

Les interviewers ont d’emblée mis les griefs sur la table: vous traitez des sans-emploi de «fainéants», vous méprisez des adversaires qui «foutent le bordel», en somme vous êtes «le président des riches». Macron s’est défendu, il sait faire. Mais ces accusations venues du pays l’obligeaient. Il s’agissait pour lui de répondre à la crainte générale des travailleurs concernant leur travail, une crainte non seulement économique mais aussi morale, celle d’une perte de statut et d’une reconnaissance dégradée au sein de la communauté nationale. Telle qu’il la présente, son action politique vise à soulager la souffrance sociale des Français quand ils manquent des conditions nécessaires à l’estime de soi par le respect et la reconnaissance des autres.

Neuf millions de personnes l’ont regardé leur expliquer son idée d’une France mieux dans sa peau. Qu’en ont-elles pensé? La presse est restée muette, ni félicitations, ni blâme. L’opposition a ricané. Droite et gauche s’en tiennent à leur vision habituelle des riches et des pauvres sans fournir ni aux uns ni aux autres les moyens pour vivre ensemble sous le même drapeau. Une société est plus ou moins bonne selon la qualité de reconnaissance mutuelle qu’elle offre à ses membres, dit le philosophe allemand Axel Honneth. Macron semble l’avoir lu.

Les légitimités humiliées

Le principe de reconnaissance manque aussi à la boîte à outils intellectuels des Catalans et des Espagnols, jetés les uns contre les autres dans un paroxysme d’affirmation identitaire. Deux légitimités se sentent «humiliées», celles des sécessionnistes catalans, brimés dans leur «droit à l’indépendance», et celles des Espagnols nargués dans leur attachement à la Constitution. L’humiliation est le premier sentiment qui émerge quand la reconnaissance de l’autre vient à disparaître. Elle inspire la haine.

Les Catalans se revendiquent d’une histoire longue, commencée avant l’an 1000 par l’émancipation de l’Empire franc puis du califat de Cordoue et dont les grands événements successifs sont des manifestations de mésentente avec l’Espagne. Ils y puisent leurs ressources d’amour-propre, mensonges et manipulations compris.

Les Espagnols se revendiquent de l’histoire courte de l’après-Franco qui leur a donné la Constitution démocratique de 1978 et les statuts d’autonomie de 17 provinces. C’est leur trésor, hypocrisie et tripotage compris. Catalogne et Espagne ne prennent de leur histoire que ce qui les sépare.

Responsabilité de Madrid

La reconnaissance d’une nation par les autres fonde son existence dans la communauté internationale. L’Ossétie du Sud n’existe pas. La Palestine non plus. Le Kosovo à peine. L’Union européenne ne pourrait pas reconnaître une Catalogne proclamée indépendante unilatéralement. Dès lors si, comme le dit le gouvernement central, la Catalogne fait partie de l’Espagne, il est de son devoir de la protéger de l’aventure indépendantiste qui mettrait huit millions de Catalans (des Espagnols) dans un no man’s land juridique et économique.

La responsabilité ultime est à Madrid. Il revient aux forces parlementaires qui défendent la Constitution de faire la preuve de sa flexibilité en reconnaissant à la Catalogne la part la plus sensible de ses revendications – être une «nation» – afin de la garder dans la communauté des Espagnols. Ce que tente Emmanuel Macron pour faire exister les Français dans la France, les Cortès espagnols n’ont pas d’autre choix que de s’y efforcer pour permettre aux Catalans d’exister dans l’Espagne.


La précédente chronique: La Rolex du Che

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