La jeune femme salivait «déjà à l’idée de se rendre», dès le 15 juin, à la boucherie de Ferney-Voltaire, où elle avait «prévu d’acheter une fondue bourguignonne», raconte 20 minutes. Aline et son beau-fils Ludovic, qui vivent à La Croix-de-Rozon, étaient ravis de pouvoir «soigner à nouveau leur porte-monnaie»: «Ici, c’est facilement un tiers moins cher. Le rumsteck, par exemple, est à 24,90 euros le kilo, au lieu de 72 francs» en Suisse.

Philippe, pour sa part, s’est toujours «refusé à payer ce qu’il estime ne pas être le juste prix»: «Ce n’est pas parce qu’on gagne notre vie qu’on doit se faire fusiller. Acheter en Suisse une viande qui n’a rien de particulier, par exemple un filet de porc à 57 francs le kilo, c’est hors de question.» Il oublie cependant que «les salaires, les loyers commerciaux et les coûts de production ne sont pas les mêmes des deux côtés de la frontière», rappelle la Tribune de Genève (TdG).

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La Suisse a donc rouvert ce lundi ses frontières avec tous les pays de l’Union européenne, l’AELE et le Royaume-Uni. Avec les voisins directs, la possibilité de faire du tourisme d’achat est par conséquent rétablie. Et les impatients n’ont pas attendu pour aller faire leurs courses là où plusieurs denrées de base sont nettement meilleur marché qu’en ce pays.

En Suisse romande, ce sont surtout pas mal de Genevois qui ont pris le volant pour se précipiter en France voisine. Parmi les premiers, les plus défavorisés. Un internaute du quotidien gratuit défend d’ailleurs ceux qui n’ont pas le choix: «C’est facile de dire «soutenez ci, soutenez ça», quand vous n’avez pas les moyens, pas de boulot, ou que vous êtes malade et ne pouvez pas travailler, vous percevez le minimum et faut réussir à vivre avec 300-400 francs tout le mois. Donc forcément que les gens iront là où ils pourront essayer de finir le mois sans avoir le frigo vide. Faut arrêter de tout le temps juger.»

Des inquiétudes…

Mais cette réouverture des frontières ne fait pas que des heureux. Les commerces helvétiques, par exemple, cités par la RTS. «Certains d’entre eux ont […] tiré profit du confinement, en premier lieu la grande distribution, mais également des producteurs locaux – qui ont pour certains constaté une hausse de 30% de leurs ventes – et les jardineries, depuis leur réouverture le 11 mai.» Les clients maintiendront-ils ces habitudes à l’avenir? Rien n’est moins sûr. A Genève, la tentation a été grande «de reprendre la route pour faire ses achats en France, à quelques minutes de la frontière».

«Le tourisme d’achat nous inquiète depuis longtemps, il représente des milliards de francs en Suisse et plus d’un demi-milliard qui part de l’autre côté de la frontière à Genève», indique Sophie Dubuis, présidente de la Fédération du commerce genevois. «Certains n’ont pas les moyens de faire autrement, reconnaît-elle cependant, mais on espère que la situation de ces derniers temps aura un impact chez d’autres consommateurs. C’est essentiel de dire aux gens de se serrer les coudes pour éviter la perte d’emplois en Suisse.» Elle «en appelle également à des mesures politiques, comme descendre la limite des 300 francs du «panier de la ménagère», ou encore limiter l’importation de vin et de beurre».

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«Pas d’embouteillage à la frontière […] à Ferney-Voltaire», a aussi pu constater la télévision locale Léman Bleu. «Mais un premier constat en arrivant sur le parking» d’une grande surface: «Beaucoup de véhicules aux plaques genevoises.» Faire des économies, mais pas seulement, le tourisme d’achat sert aussi à trouver des produits différents» et une plus grande diversité.

Pour autant, ce n’est pas la ruée, le lundi n’est pas le meilleur jour des commerçants, qui sont souvent fermés. «Les clients se font discrets» et «les directeurs des supermarchés ne sont pas plus loquaces. Aucun n’a voulu […] répondre au sujet du retour de cette clientèle helvétique», ni fournir de chiffres. Simplement, les petits commerçants respirent un peu mieux «et espèrent retrouver leur volume de ventes d’avant-crise. C’est le cas de ce caviste qui a perdu 70% de son chiffre d’affaires durant le confinement, 35% de sa clientèle est suisse.»

«Artisans, producteurs et commerçants genevois espèrent toutefois fidéliser une partie des nouveaux clients venus pendant la crise, même s’ils sont conscients que la plupart écouteront avant tout leur porte-monnaie et repasseront la frontière pour leurs achats», dit encore la TdG. Les agriculteurs ne cachent d’ailleurs pas leurs inquiétudes: «Toutes les nuits, je me demande comment fidéliser ces clients, confie Yves Grolimund, éleveur de volailles à Satigny. […] Moi qui ne vendais que des volailles entières, je me suis mis à faire des produits préparés. J’ai investi près de 10 000 francs pour acheter du matériel et me mettre aux normes hygiéniques. Il a aussi fallu apprendre à découper la volaille et à faire toutes sortes de marinades afin de satisfaire la diversité des goûts des consommateurs. Bref, j’ai changé de métier.»

A Bâle aussi…

A côté de ces inévitables adaptations, il y a aussi eu beaucoup de «bouquets de fleurs, des cadeaux, des sourires – mais pas d’accolades: les édiles de la région trinationale bâloise se sont retrouvés [lundi] pour la première fois en chair et en os pour célébrer la réouverture des frontières». La Liberté y était et a pu voir que «la passerelle des Trois-Pays, reliant Huningue (F) et Weil am Rhein (D) au-dessus du Rhin, à une encablure de Bâle, en a été […] le parfait exemple»: «Je vais revoir une amie en Suisse et lui amène des fleurs», dit cette Française sportive, marchant très vite en direction, d’abord, de l’Allemagne. «Nous avions besoin de certains articles non disponibles en France», explique un couple de retraités, revenant de Weil am Rhein.

… et en Italie, on s’est pas mal énervé

La correspondante au Tessin du quotidien fribourgeois a aussi constaté que les commerçants italiens dégustaient et que cela attisait les rancœurs. «Sur via Bellinzona, la rue principale de Ponte Chiasso, premier quartier de la commune de Côme après la douane, la boucherie Bianchi Di Gagiardo – où l’on peut acheter un steak bon marché – est restée fermée un mois et demi. Le boucher l’a rouverte début mai avec le moral en berne. «Affaires: zéro. Je dépends à 90% de la clientèle suisse, s’emporte-t-il, gesticulant. Les Suisses peuvent aller manger au resto, boire une bière, aller chez l’esthéticienne, mais ils ne peuvent pas acheter 1 kilo de viande; pouvez-vous m’expliquer cela? Si ce n’est pas du protectionnisme, qu’est-ce que c’est?»

«L’Italie n’a pas eu le courage de retenir son personnel médical, poursuit-il. «Si on l’avait fait, la Suisse aurait été à genoux. Peut-être que ses autorités auraient changé d’attitude.» Le kiosque voisin, à cette heure-ci, «devrait être bondé, bondé de Suisses, déplore le kiosquier. Il n’y a plus un chat. Depuis que la frontière est ouverte, ils ont peur d’acheter le journal. Le bruit court qu’un Tessinois rentrant avec le Corriere della sera a dû payer une amende de 100 francs. Est-ce que par rapport au virus, c’est plus risqué d’acheter au commerce que d’aller au bar?»

Même topo à Domodossola, où les attentes, il y a une semaine, étaient grandes, d’après 20 minutes. «Sur la piazza del Mercato, des masques sur tous les visages… Pourtant, en ce samedi matin de marché hebdomadaire, commerçants et clients devisent à voix haute» sur leurs produits, «pack de trois strings vendu à 10 euros, abricots à 2 euros le kilo, chaussures, chaussettes, fromages, articles de maroquinerie». Mais ici, les commerçants étaient unanimes, «sans la clientèle suisse, les affaires ne marchent pas». Vivement son retour, espèrent-ils.


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