Il était une fois

La France de Jean Bodin

Les Français, disait le sociologue Henri Mendras, conçoivent la souveraineté de la République comme elle a été définie au XVIe siècle par Jean Bodin pour la monarchie absolue. Aujourd’hui, il lui faut un contradicteur pour oser une théorie de la souveraineté associée

Il était une fois

La France de Jean Bodin

Les Français ont une façon particulière d’être Européens: ils sont de cœur et de raison pour l’Union, les sondages l’indiquent, mais à condition que cela ne change rien pour eux. S’il y a contrainte, ou changement, ils résistent. Les gouvernants ont donc pris l’habitude de faire l’Europe sans les Français, en en disant le moins possible. Les sacrifices de souveraineté ne sont pas expliqués et justifiés dans le détail en fonction d’un intérêt ou d’un bien supérieur. Les affaires européennes sont laissées à un ministre de rang moyen dont le public connaît rarement la personnalité et encore moins les actes. Les parlementaires qui ont à s’occuper de l’eurocompatibilité de la législation se gardent le plus souvent d’en entretenir leurs électeurs. Depuis que Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt ont lancé le «système monétaire européen», en 1978, la classe gouvernementale française unanime a cherché à coller au mark allemand. Cette politique n’a jamais fait l’objet de discussions devant les citoyens lors des campagnes électorales. La progression spectaculaire du chômage qui en a résulté n’a pas été présentée comme une conséquence de ce choix. C’était, comme disait l’économiste Jean-Paul Fitoussi en 2000, «le débat interdit».

La création de l’euro, annoncée par un Traité de Maastricht impopulaire (il n’a été accepté que par 50,1% des votants français), répondait à ce même souci de coller à l’Allemagne, mais dans un système de codécision apparemment moins assujettissant pour la France. De fait, les citoyens connaissent mal les marges de manœuvre de leur pays dans l’Eurogroupe et, là aussi, la classe dirigeante se défausse de l’information.

Dimanche dernier, au soir des résultats catastrophiques des élections européennes, le président François Hollande a déclaré qu’il «veillerait» à «réorienter l’Europe». Personne ne l’a cru car il n’est pas dans les pouvoirs d’un perdant de changer les règles du jeu, mais il a fait rituellement comme si la France était en situation d’orienter. Mensonge, mais pieu.

Les Français, disait le sociologue Henri Mendras* (1927-2003), conçoivent la souveraineté de la République comme elle a été définie au XVIe siècle par Jean Bodin. Le jurisconsulte avait fourni aux rois la théorie de la souveraineté absolue qui les libérait de toute allégeance à l’égard du pape et de l’empereur. Cette souveraineté, qui s’incarnait dans le roi, s’est ensuite incarnée dans la République. Chaque écolier français a appris de la Constitution de 1791 que la souveraineté est «une, indivisible, inaliénable et imprescriptible», et de la Constitution de 1958 qu’elle «appartient au peuple». Lequel peuple se sent fort et protégé quand la République et son Etat sont forts.

Les ressorts psychologiques de l’appartenance française n’ont pas changé avec l’unification européenne. La valeur «patrie» s’exprime de façon plus diversifiée, mais elle n’est pas en baisse. Elle est moins haute que dans les pays scandinaves, mais beaucoup plus haute qu’en Allemagne ou en Italie. Or, dans les trente dernières années, cette valeur a été soumise à la rude épreuve de l’Union. Entre les 10% de Jean-Marie Le Pen aux élections européennes de 1984 autour de son slogan «La France aux Français» et les 25% de sa fille dimanche dernier, c’est tout le paysage de la souveraineté qui s’est trouvé changé.

En 1989, le Conseil d’Etat formalisait, par l’arrêt Nicolo, la supériorité du droit international européen sur le droit national. Les engagements extérieurs de la République commençaient à prévaloir de façon systématique sur les lois votées par l’Assemblée nationale. (En Suisse, six ans plus tard, Arnold Koller annonçait de son côté «la fin de l’exclusivité constitutionnelle des Etats».)

Depuis, tout le champ de la décision nationale, de la justice à la monnaie en passant par le commerce, la gestion territoriale, la culture ou l’armée, s’est ouvert pour se mettre en conformité avec les décisions communautaires. Vingt-cinq ans, c’est court pour pareille adaptation à une Union elle-même en apesanteur. Et d’autant plus court que les gouvernements, surveillés par la figure sévère de la République historique, n’ont pas osé ou pas su l’inviter à se faire divisible, plurielle et partageuse. Une pédagogie leur a manqué. Pire, une doctrine stable et claire sur l’avenir de la France, de l’Union et de leur ménage commun. La méthode Monnet, qui consistait à cacher la politique sous l’économie, n’a pas résisté à la vindicte des citoyennetés déplacées, privées d’un lieu où accrocher leurs espoirs et exercer leurs droits.

La France n’est certainement pas seule dans son malaise. Dans de nombreux Etats européens, l’Union est à la fois la fontaine de Lourdes appelée à guérir les insuffisances nationales et le pilori où l’on attache les eurocrates. Mais la défaillance française est plus dommageable qu’une autre puisque le «couple» franco-allemand est censé soutenir l’architecture européenne.

Cette défaillance tient beaucoup au dépaysement généralisé qu’ont laissé la disparition de l’ordre de la Guerre froide, la marginalisation de l’ONU et de son Conseil de sécurité et la dénationalisation de l’économie. Il s’agit, pour tous, de retrouver une place et un rôle. L’Union européenne peut les fournir, mais à des conditions qui ne peuvent reproduire à l’identique l’ethos historique d’un pays comme la France. Il faut donc un contradicteur à Jean Bodin. Quelque jurisconsulte assez téméraire pour oser une théorie de la souveraineté associée qui ferait enfin vieillir Louis XIV, Napoléon, Clémenceau ou Charles de Gaulle, figures immenses mais par trop intimidantes d’un passé qui demande à passer.

* Henri Mendras, «La France que je vois», Autrement, 2002.

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