Disons-le d’emblée: l’affaire Fillon, en pleine campagne présidentielle française, ne nous a jamais semblé être le résultat d’une manipulation politico-judiciaire. Et encore moins d’une intervention téléguidée par un «cabinet noir» en place à l’Elysée, comme ses partisans persistent à le penser.

Les faits reprochés au candidat malheureux de la droite, entre les rémunérations versées à son épouse sur les deniers publics de l’Assemblée nationale et les costumes offerts par l’avocat Robert Bourgi, entremetteur en chef de la Françafrique, parlent d’eux-mêmes, au-delà de sa défaite électorale. Sa mise en examen, en mars 2017, pour «détournement de fonds publics», «complicité et recel de détournement de fonds publics», «complicité et recel d’abus de bien sociaux» apparaissait donc logique, dans une époque politique focalisée sur l’exigence de transparence.

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L'affaire est décortiquée

Un livre, toutefois, rouvre ce dossier d’une façon pertinente. Dans Le procès Fillon (Ed. du Cerf), l’avocat et ancien magistrat Hervé Lehman décortique l’affaire en partant d’un autre angle: celui du fonctionnement – et des dysfonctionnements – de l’appareil judiciaire français. Attention: le lecteur devra commencer par remonter le fil du temps. C’est avec l’évocation de l’affaire du collier de Marie-Antoinette, considérée comme innocente par «la plupart des historiens» selon l’auteur, que démarre son ouvrage.

Hervé Lehman, pour faire bref, ne révèle rien. Il ne brandit pas de «smoking gun», ce fameux «fusil qui fume», capable de vous innocenter ou d’établir votre culpabilité. L’intéressé raconte, en pédagogue, les couloirs de la magistrature française. Il décortique la carrière de juges emblématiques, tels Serge Tournaire (le magistrat clé des affaires Sarkozy) ou Renaud Van Ruymbeke. Il liste les articles de loi, examine les statuts du parquet national financier et, surtout, remet l’affaire Fillon dans l’ordre. Date après date. Fait après fait.

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François Fillon n’aurait pas dû être traité ainsi

Son avis transparaît au fil des pages. Pour Hervé Lehman, François Fillon n’aurait pas dû être traité ainsi sur le plan judiciaire. Rien, dans les délits qui lui sont reprochés, ne justifiait un tel battage médiatique et pénal.

On peut en discuter. Il s’agissait, ne l’oublions pas, de confier les clés de la République française et de son budget à un élu familier du mélange des genres, entre famille et service public. Mais le livre est éclairant, car il tisse le canevas qui fait mal. Nommer un juge, par exemple, est tout sauf anodin dans l’Hexagone. La collégialité des juges d’instruction (censée protéger les prévenus contre d’éventuels manquements) est, selon l’auteur «un serpent de mer dont la justice a le secret ou plutôt dont le pouvoir politique a le secret lorsqu’il s’agit de la justice».

L’explication, mot par mot, de la différence entre «mise en examen» (existence d’indices graves et concordants rendant vraisemblable la participation de la personne à l’infraction) et octroi du statut de «témoin assisté» (existence d’indices rendant vraisemblable…) a le mérite de bien recadrer les choses au service d’une démonstration: en France aujourd’hui, le «mis en examen est un présumé coupable».

Un cabinet noir à l’Elysée s’est-il «payé» le candidat de la droite?

Le calendrier ayant amené les deux ouvrages sur mon bureau parisien, j’ai lu les phrases d’Hervé Lehman consacrées aux enquêteurs du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme en ouvrant Les leçons du pouvoir (Ed. Stock), le livre de François Hollande. Et je me suis souvenu de ce que l’ancien chef de l’Etat avait confié en 2016 à ses deux interlocuteurs à propos des magistrats, ouvrant la voie à une polémique fatale pour son destin Elyséen. François Hollande, c’est peu dire, avait peu d’affection pour «cette institution, qui est une institution de lâcheté… Parce que c’est quand même ça, tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux… On n’aime pas le politique.» Fermez le ban. Une telle formule, que l’ex-président ne dément pas dans ses mémoires, pourrait très bien se trouver sous la plume de l’auteur du Procès Fillon.

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Reste la question: un cabinet noir à l’Elysée s’est-il «payé» le candidat de la droite, alors ultra-favori? Hervé Lehman n’apporte pas de réponse. Il démontre juste pourquoi et comment des juges fabriquent la République sur des présupposés discutables. Ce que François Hollande, d’ailleurs, reconnaît implicitement: «J’étais fonctionnaire avant d’entrer en politique, mais je n’imaginais pas reprendre ma place à la Cour des comptes. […] J’aurais pu revêtir ma robe d’avocat. J’avais été, un court moment de ma vie, inscrit au Barreau de Paris et j’ai un grand respect pour cette profession.» Hollande, avocat de Fillon? L’affiche, pour le coup, serait sacrément républicaine.

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