Il faut écouter Vincent Bolloré. Lors de son audition, le 19 janvier, devant la Commission d’enquête du Sénat francais sur la concentration des médias, le milliardaire a tranquillement déroulé l’explication officielle de son actuelle boulimie médiatique.

L’homme d’affaires breton, dont la fortune est estimée à environ 8 milliards d’euros, contrôle aujourd’hui Vivendi (le groupe Canal + avec la chaîne d’info continue Cnews, Havas, Prisma média et ses titres comme Capital ou Géo, l’éditeur Editis…) et Lagardère-Hachette, dont il est le premier actionnaire. Pourquoi cette frénésie d’acquisitions? «C’est une logique purement économique», a-t-il rétorqué, en projetant sur écran une série de slides destinée à prouver que son empire ne pèse rien, en termes de chiffre d’affaires, aux côtés des géants comme Disney ou News Corporation (le groupe contrôlé par Rupert Murdoch). «Nous sommes ici, tout petit, en bas de la page», a-t-il plusieurs fois répété. Pas question de s’inquiéter donc. Le décrire comme un «ogre» est, à l’entendre, une aberration.

Eléments de langage capitalistes

Cette capacité de Vincent Bolloré à se défendre devant les élus de la République qui venaient de faire l’inventaire de ses titres et canaux radio-tv n’a rien d’étonnant. Tout comme Bernard Arnault, le PDG du géant du luxe LVMH qui l’a suivi au Sénat – les résultats annuels 2021 de son conglomérat seront rendus publics ce jeudi soir – ou Arnaud Lagardère, le patron de plus en plus fictif (mainmise de Bolloré oblige) du groupe qui porte son nom, le patriarche de 69 ans maîtrise parfaitement la présentation des chiffres, les éléments de langage capitalistes et les comparaisons internationales destinées à faire oublier le poids de son groupe médiatique en France.

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Bolloré est un oligarque frappé «d’infobésité», passé maître dans l’art de cacher sa ligne. Tout n’est, à l’entendre, qu’une affaire d’audimat, d’audience, d’offre de programmes destinés à drainer des revenus maximums dans un secteur où l’on peut, selon lui, «gagner beaucoup d’argent». Qu’Eric Zemmour ait été propulsé vers l’Elysée par CNews, que Cyril Hanouna contribue à hystériser le débat public lorsqu’il invite les présidentiables en direct pour de tumultueux «Face à Baba», que le quotidien Le Figaro puisse tomber demain dans son escarcelle après Paris-Match et Le Journal du Dimanche… tout cela n’est que méchantes spéculations.

«Tempête qui affole nos existences»

Toutes ces questions sont l’arrière-plan du débat que les sénateurs français, avec leurs moyens limités, s’efforcent d’ouvrir par leurs auditions. Les médias sont-ils des biens et des produits comme les autres? Or la réponse est évidente, en France comme en Suisse et dans toutes les démocraties où la question du pluralisme d’opinion se pose: c’est non.

Dans son enquête passionnante L’Elysée (et les oligarques) contre l’info (Les liens qui libèrent), Jean-Baptiste Rivoire liste toutes les failles de ces édifices médiatico-capitalistes hexagonaux, avec lesquels les responsables politiques entretiennent obligatoirement des liens étroits. Un autre livre, Tempête dans le bocal, signé par le président d’Arte France, Bruno Patino (Grasset), y ajoute l’enjeu sociétal et numérique: celui de la prise de contrôle de notre attention et de nos neurones: «Ce n’est plus une évolution, c’est une tempête qui affole nos existences, nos échanges, notre langage, notre sommeil, notre cerveau. […] Un océan de signes, de messages, de sites nous relient les uns aux autres sur une mer de données.» Soit. Mais que se passe-t-il lorsque certains contrôlent plus que d’autres l’accès à cette «mer»? Que devenons-nous, citoyens-télespectateurs-internautes, lorsque cet océan est à la merci de tsunamis artificiels, orchestrés et instrumentalisés?

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La concentration des médias dans quelques mains est d’autant plus problématique en France que les aides publiques à ces derniers abondent (666 millions d’euros distribués aux grands groupes de presse par l’Etat en 2020). Des aides que beaucoup de contribuables hésiteraient sans doute à acquitter s’ils pouvaient, comme en Suisse le 13 février prochain, se prononcer par référendum. Oui, prenez le temps de regarder l’audition de Vincent Bolloré au Sénat. Car l’intéressé, qui affirme ne plus exercer de rôle exécutif et s’apprêter à quitter toute fonction le 17 février – date du bicentenaire de son groupe familial – redit une vérité simple, comme avant lui Françis Bouygues qui acheta TF1 privatisée en 1987: les investissements dans les médias sont faits pour rapporter. Et ne comptez pas sur lui pour être un garant de la décence, du débat… ou de la démocratie.

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