Opinions

La France dans son miroir. Par Laurent Wolf

La France vit depuis trois jours une période d'euphorie. Trois jours c'est peu. Mais c'est assez pour révéler à un pays qu'il n'est pas tel qu'il croyait être. La France se qualifie pour la finale de la Coupe du monde et, d'un seul coup, le ciel se dégage par un de ces changements d'humeur qui surprennent, et qui font partie de la culture nationale.

Rappelons-nous. Début juin, le Mondial se profile à l'horizon. Les menaces de grèves se multiplient et les pilotes d'Air France passent à l'acte. On imagine déjà le chaos, l'escalade des mouvements sociaux, les surenchères, l'incurie des dirigeants et l'irresponsabilité d'un peuple prêt à se croiser les bras.

En quelques jours, comme par miracle, tout s'arrange. Les compétitions commencent, les trains circulent, les avions sortent de leurs hangars, les Français regardent avec sympathie – et un tout petit peu de condescendance – tous ces étrangers qui affluent pour voir une compétition dans laquelle l'équipe d'Aimé Jacquet – c'est encore l'équipe de Jacquet – pourrait faire un bon parcours. Mais ne nous emballons pas! La France, début juin, ne s'emballe ni pour le Mondial, ni pour son équipe.

Les jours et les tours passent. L'humeur s'améliore. La France – l'équipe de football – tient ses promesses.

La France – le pays – ne s'en sort pas si mal; même les Américains trouvent que la Coupe du monde est assez bien organisée, c'est tout dire. Et enfin c'est la qualification en finale.

Là, coup de cymbale: des centaines de milliers de Parisiens se retrouvent sur les Champs-Elysées: «On a gagné! On est en finale!» Après trois tentatives infructueuses. On en serait presque à se dire: le bonheur est si grand qu'on laissera le titre aux Brésiliens, ils y tiennent si fort. Mais non, l'ambition saisit une population tout entière, qui se reconnaît dans son équipe multicolore.

Chacun s'y retrouve. Chaque histoire personnelle peut s'y redessiner. Ceux qui viennent d'Outre-mer ou d'Afrique noire, ceux qui viennent d'Algérie, de Nouvelle-Calédonie, de Bretagne ou du Pays Basque. Chacun a une histoire à raconter. Lilian Thuram, le héros discret de France-Croatie, dit sa stupeur d'avoir marqué – lui qui ne marque jamais, même à l'entraînement – et sa vie d'enfant élevé par sa mère. Les langues se délient. Des banlieues coule un torrent de fierté, de reconnaissance: c'est nous qui faisons gagner la France.

Par ce que les psychologues appellent un effet d'interprétation, c'est le visage heureux de la France que la France contemple enfin. «Mémé Jacquet» le mal-aimé devient un bon ouvrier; les exclus se sentent rassemblés; les voisins se regardent enfin; Le Pen semble parti en vacances. En plus, les indices économiques sont bons!

Un pays se voit soudain dans la glace, et il se trouve beau. Il se plaît. La France rit de se voir si belle en ce miroir! Cocasse, comme la Castafiore, mais réjouissante. Elle se voit sous un nouveau jour. Et, parce qu'elle nous emporte dans son sourire, nous ne pouvons faire autrement que de la voir ainsi.

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