Hexagone Express

Et si la France n’était plus jacobine?

Ce qui se passe en Corse et en Nouvelle-Calédonie a un avant-goût de révolution. A l’heure où la Catalogne gronde et où l’Ecosse renâcle, la France indivisible semble parée pour réussir, dans le calme, des mutations institutionnelles considérables, écrit notre chroniqueur Richard Werly

Renoncer à écrire cette chronique sur Johnny Hallyday n’a pas été facile. Le chanteur était, à part entière, un animal politique hors du commun. Qui d’autre peut se prévaloir d’avoir, en France, tant promu le mode de vie américain? Quelle autre vedette peut, comme lui, avoir fait pendant des décennies des pieds de nez au fisc hexagonal tout en restant l’une des personnalités préférées des Français si attachés, dit-on, à l’impôt de solidarité sur la fortune?

Johnny assumait son impopularité auprès des élites du pays au point de les fasciner et d’être courtisé par elles. Les présidents le voulaient sur la photo de famille, sur le perron de l’Elysée ou lors des dîners à La Lanterne, leur résidence du parc du château de Versailles. Johnny était une sorte de «parrain» de la politique bleu-blanc-rouge. Pas trop pris au sérieux mais néanmoins écouté, car roi de la scène et du show-business. Coïncidence de l’époque: sa disparition intervient alors que les partis politiques sont en plein naufrage. Des vedettes survivent. Les autres meurent.

Avant-goût de révolution

J’ai toutefois rebroussé chemin. Car deux événements, ces jours-ci, en disent long sur la nouvelle France qui se dessine au fil des scrutins et du début de quinquennat. Côté Méditerranée, le premier tour des élections en Corse pour la future Collectivité territoriale unique a démontré, dimanche, l’incontestable percée nationaliste.

Côté Pacifique, la tournée réussie du chef du gouvernement, Edouard Philippe, en Nouvelle-Calédonie laisse penser que le référendum sur la «pleine souveraineté» du territoire, promis pour la fin de 2018, se déroulera dans de bonnes conditions. Rien que de très normal? Non. Ce qui se passe dans l’île de Beauté et dans l’archipel calédonien a un avant-goût de révolution. A l’heure où la Catalogne gronde, où l’Ecosse renâcle et où la Flandre s’impatiente, la République française indivisible semble parée pour réussir, dans le calme, des mutations institutionnelles considérables.

Le cas de la Corse et celui de la Nouvelle-Calédonie sont très différents. L’histoire, l’éloignement géographique, la réalité électorale – avec, en Nouvelle-Calédonie, une population irrémédiablement divisée entre Kanaks et Caldoches – interdisent trop de parallèles hâtifs. N’empêche: le changement politique radical est le calme qui prévaut à Paris face à ces deux échéances politiques clés. Le fait que les nationalistes corses – qui ne se disent plus indépendantistes – tiennent désormais l’intégralité des leviers du pouvoir insulaire ne provoque plus, même à droite, de levées de boucliers.

Et la possibilité de voir, d’ici à un an, la Nouvelle-Calédonie divorcer de la République n’est plus perçu comme une tragédie. On ne redira jamais assez combien, sur ce dossier, l’art politique de Michel Rocard, négociateur des Accords de Matignon lorsqu’il était premier ministre, en 1988, permis à la France de sortir de l’impasse. Or, clin d’œil de l’histoire: c’est à Monticello, en Corse, l’île de sa dernière épouse, que le fondateur du PSU, décédé en juillet 2016, décida «d’aller définitivement dormir»…

L'écoute plutôt que la menace

L’intérêt de ces deux situations est qu’elles témoignent, chacune à leur manière, d’une nouvelle donne acceptée par Paris et par celui que tout le monde compare avec l’ultra-centralisateur Bonaparte: Emmanuel Macron. Fait générationnel sans doute, le président quadragénaire apparaît bien plus pragmatique que ses prédécesseurs. Il sait, par ailleurs, que le nationalisme étroit d’antan se dissout aussi dans la société numérique, qui permet à chacun de tisser des liens dans le monde entier. Macron a un tempérament jacobin. Il décide de façon verticale. Il fait confiance à l’appareil d’Etat. Mais il respecte les identités, car il les sait portées par la société d’aujourd’hui. Constat politique, culturel et sociétal.

L’homme à suivre dans ces dossiers est aussi Edouard Philippe. Le premier ministre n’a pas été pour rien, durant des années, le bras droit du girondin Alain Juppé. Ce technocrate discret, à qui Macron semble voler irrémédiablement la vedette, est un homme d’équilibre. Sa tradition n’est pas celle du gaullisme inspiré et autoritaire. Elle est celle du gaullisme de la décolonisation, persuadé que rien ne sert, en France, de monter l’Etat contre le peuple et conscient, aussi, de sa diversité.

La Corse comme la Nouvelle-Calédonie semblent au seuil d’une nouvelle ère. Les soutes historiques de leurs mutations sont encore loin d’être nettoyées des scories d’un passé violent. Mais la France jacobine semble, enfin, avoir modifié son approche: en substituant enfin l’écoute à la menace.

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