La France est un pays étrange. D’un côté, la cote de popularité et les scores électoraux records de Marine Le Pen accréditent l’idée d’un ras-le-bol généralisé du «système» et d’un rejet de plus en plus violent des élites, accusées en vrac d’avoir sacrifié les classes populaires et moyennes. De l’autre, la politique semble ne s’y être jamais aussi bien portée.

Deux primaires consécutives pour désigner le candidat de la droite et celui du Parti socialiste, lestées chacune par quatre débats télévisés en «prime time». Une profusion de biographies et d’essais politiques, parmi lesquels plusieurs best-sellers. Et un début de séisme avec l’apparition de la comète Emmanuel Macron, dont le mouvement «En Marche» affiche désormais 140 000 sympathisants, et remplit les salles jusqu’en Suisse où deux de ses représentants, les entrepreneurs Jean-Marc Borello (Groupe SOS) et Françoise Holder (Groupe Holder, propriétaire des marques Ladurée et Paul) seront respectivement présents à Lausanne le 21 janvier, puis à Genève le 28 janvier.

Campagne la plus intéressante des deux dernières décennies

Qu’en déduire? D’abord que le populisme n’est pas un mal incurable. Ensuite que la France, où la joute politique reste un sport très populaire, va sans doute vivre ces prochaines semaines la campagne présidentielle la plus intéressante de ces deux dernières décennies.

Résumons. L’élection de 1995, que le «roi» Mitterrand agonisant surveillait du coin de l’œil, se résumait à un duel à droite, entre le fauve Chirac et le marquis Balladur. Leurs divergences politico-économiques furent vite gommées par leur pugilat. Avec, en fin de course, la victoire du briscard proche du peuple…

Le scrutin de 2002 – premier de l’ère du quinquennat – fut à nouveau celui de deux tempéraments. La gauche version Jospin avait le vent en poupe. L’économie allait mieux. Mais le premier ministre socialiste, prisonnier de la «Malédiction de Matignon» et de ses propres tourments, se fracassa au pied du Palais de l’Elysée. Vint 2007 et la rupture que prétendit incarner Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal. Là encore, l’enjeu était avant tout personnel, comme le veut la Ve République. Jusqu’à la répétition de 2012, référendum présidentiel pour ou contre l’hyper-président Sarko, remporté par le «président normal» François Hollande.

Fillon a fait bouger les lignes

Rien de cela pour le scrutin d’avril-mai 2017. Etonnamment, la bataille des projets politiques fait aujourd’hui jeu égal avec la bataille des personnalités. En proposant des coupes massives dans la fonction publique et en questionnant le modèle existant de la sécurité sociale, François Fillon a fait bouger les lignes à droite, délaissant le centre et réhabilitant un discours libéral enseveli. Au fil de leurs débats, dont le dernier avant le premier tour se tiendra ce jeudi soir, les principaux candidats issus du PS, ont pour leur part ouvert de nouvelles brèches: sur le revenu universel d’existence, sur la réforme des institutions (via, par exemple, la proposition d’introduire un «49.3» citoyen), sur des sujets de société tels que la libéralisation du cannabis.

On peut regretter l’organisation parfois soporifique de ces panels télévisés à répétition, le temps de parole accordé aux «petits» candidats qui ne représentent (presque) rien, voire l’esprit des primaires qui favorisent les partis en contradiction avec l’esprit gaulliste de la Ve République. Mais le fait est que ces pré-scrutins ont réhabilité le débat et forcé les présidentiables à faire preuve de pédagogie. Ce qui, en soi, est une bonne chose.

Saine polarisation

On voit aussi ce qu’apporte, si sa dynamique se confirme, la candidature d’Emmanuel Macron. Résolument pro-européen, défenseur d’une approche «heureuse» de la mondialisation et confiant dans les potentialités de l’économie numérique, l’ancien ministre contribue à une saine polarisation de la confrontation politique. A gauche, comme à droite.

En soufflant sur les braises des préoccupations des franges de la population qui se sentent délaissées, voire abandonnées, la vague «populiste» – attisée par le vent du Brexit et de la victoire de Donald Trump – pousse les politiques français dans leurs retranchements. Cela fait mal. Cela inquiète. Mais les conséquences de cette déferlante ne sont pas toutes négatives. Ne l’oublions pas.

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