Hexagone Express

En France, le procès du libéralisme

«Libération» l’a résumé dans sa «Une» provocante montrant François Fillon portraituré en Margaret Thatcher: l’idée de faire davantage confiance aux hommes et à la concurrence qu’à l’Etat demeure, en France, un tabou politique, constate notre correspondant à Paris Richard Werly

Ceux qui ne l’avaient pas compris en lisant son programme ou son livre «Faire» (Ed. Albin Michel) sont prévenus: François Fillon, longtemps étatiste dans la lignée de son mentor Philippe Séguin, est aujourd’hui la copie masculine de Margaret Thatcher. La «Une» fort amusante et provocante de «Libération», montrant le favori de la primaire de la droite française sous les traits de la défunte première ministre britannique (1979-1990), a résumé le propos.

Vade retro Satanas, Fillon le «libéral», accusé déjà de vouloir démanteler les services publics par sa promesse de supprimer, s’il est élu président, 500 000 postes de fonctionnaires durant son quinquennat! Même son concurrent de droite Alain Juppé, qui mit pourtant la France dans la rue durant l’hiver 1995-1996 avec son projet de réformes des retraites, brandit l’accusation fatale en accusant Fillon de vouloir une «thérapie de choc».

Politique de l’offre

On ne se prononcera pas, ici, sur les vertus du programme de François Fillon qui, pour faire bref, mise tout sur la compétitivité des entreprises et un donnant-donnant avec le patronat. Cette politique de l’offre est clairement marquée à droite. Conservatrice. Pro-capital. En oubliant un peu vite que les entrepreneurs, s’ils dépendent de commandes privées et non de commandes publiques, ne peuvent embaucher que si la demande est au rendez-vous. On peut dès lors s’interroger sur la pertinence de ses préconisations en période de croissance économique atone dans la zone euro. Quantité de réflexions et d’analyses le feront lors de la campagne présidentielle si l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy se qualifie dimanche.

Plus intéressante est, en revanche, l’éruption de déclarations alarmistes et de constats apocalyptiques que provoquent, en France, la seule évocation d’une diminution possible des effectifs de l’administration, et la volonté de remettre la «liberté» au cœur du débat économique comme le promet Fillon.

Tir de barrage

Impressionnant tir de barrage: combien d’infirmières en moins, combien de policiers en moins, combien d’enseignants en moins… si ces 500 000 suppressions de postes de fonctionnaires et contractuels (soit, selon le camp Fillon, le non-renouvellement pendant cinq ans d’un poste sur deux) deviennent réalité.

Pas une ligne, ou presque, pour s’inquiéter du poids toujours plus grand des dépenses publiques dans le PIB français (57,5% du PIB en 2015, contre 44% en Allemagne et 35% en Suisse). Pas une ligne, surtout, sur la contrepartie potentielle d’un tel regain de liberté économique: à savoir la création d’emplois «réels» dans un pays où le chômage, toutes catégories confondues, touche plus de 12% de la population active, et où les commandes des collectivités locales sont le poumon de l’activité industrielle. Il ne s’agit pas là de juger, mais de s’étonner. Un haut responsable européen, de passage à Paris, nous l’avouait avec ironie: «Il y a un consensus hexagonal sur le creusement des déficits. Plus on dépense, mieux ça vaut, quelles que soient la conjoncture et les majorités.»

Une droite économique ordinaire

Le plus caricatural, dans ce débat, est que ce procès est fait à François Fillon. Comme si l’ancien chef du gouvernement était, à 62 ans, un fondamentaliste du libéralisme, érigé en tabou absolu. Nous avons donc relu son livre. Or que propose-t-il? Un paquet de mesures rudes, mais qui continue de mettre l’Etat au centre de l’activité économique. Il dénonce les contraintes, les paperasseries, les procédures devenues trop complexes, la nécessité de laisser plus d’oxygène aux entrepreneurs. Vu de Suisse: une droite économique ordinaire.

Vérification faite: le terme «libéral» n’est même pas utilisé, et après avoir cité Thatcher, l’intéressé précise: «Mon projet n’est pas de déréguler à tout-va, ni de créer des fractures profondes». Avant d’énoncer son credo: «Liberté de travailler. Liberté de tirer profit de son travail. Liberté de chercher, d’innover».

Le travail patient du jeune «think tank» «Génération libre» de Gaspard Koenig – libéral tant sur le plan économique que social et moral – montre pourtant que les choses bougent. La volonté d’Emmanuel Macron de porter un autre regard sur ces questions est aussi révélatrice. Ce procès-là mérite débat contradictoire.

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