La France ronronne. En cette deuxième moitié du mandat de Nicolas Sarkozy, le pays semble s’être assoupi dans une ambiance grisâtre, faite de demi-réformes qui n’intéressent plus grand monde, de statu quo malaisé, d’attente imprécise. Ce contexte explique en partie le peu d’intérêt que suscitent les élections régionales des 14 et 21 mars prochains. Elles pourraient connaître une abstention record, proche de 50%.

La réforme des collectivités territoriales, censée être la grande affaire de Nicolas Sarkozy en 2010, n’est même pas un sujet de campagne. Le président n’a pas osé supprimer les départements, trop nombreux et trop petits, mais auxquels les électeurs semblent attachés, et qui reflètent l’ADN révolutionnaire de la France moderne.

A la place, il s’est contenté, comme souvent, d’un compromis, où régions et départements cohabiteront, mais seront contrôlés par les mêmes élus, les conseillers territoriaux, siégeant dans deux assemblées distinctes. Peu lisible, cette réforme ne mobilise pas, ne polarise pas. D’autant que, pour être sûr de ne fâcher personne, le gouvernement a enterré l’idée de fusionner entre elles certaines régions superflues.

A quelques exceptions près, ces territoires restent des «machins» administratifs, sans identité forte. Leurs missions – promotion économique, transports, gestion des lycées et d’une partie de l’aide sociale – s’accroissent constamment, mais restent peu exaltantes.

Faute de mieux, les régions sont avant tout les symboles d’un Etat providence qu’on ne veut pas tailler, ce que confirment les sondages donnant les socialistes largement gagnants. Au pouvoir dans 20 régions sur 22, ils font campagne en pères tranquilles, promettant de protéger leurs administrés des plans de rigueur ourdis par l’Etat central.

Certains, à droite, ont bien tenté de présenter les régions de gauche et leur «folie fiscale» comme les vrais facteurs du dérapage des dépenses publiques. Mais l’analyse ne tient pas. Pour l’essentiel, ce ne sont pas elles, mais les comptes de la sécurité sociale et de l’assurance maladie qui sont responsables du creusement vertigineux de la dette française.

Aussi, faute de combat d’idées, l’affrontement électoral se concentre sur des personnages secondaires: Ali Soumaré, l’espoir des banlieues interpellé sur son casier judiciaire, Marouane Chamakh, le buteur de Bordeaux recruté par François Bayrou pour éviter une déroute dans le Sud-Ouest… La plus considérable de ces figures locales est Georges Frêche, le président du Languedoc-Roussillon, exclu du Parti socialiste pour des propos douteux sur Laurent Fabius, les supplétifs algériens de l’armée française ou le nombre de Noirs dans l’équipe nationale de football.

Avec sa mégalomanie et son intempérance verbale, le problématique Frêche incarne à lui seul les excès et les potentialités du système régional. Sous son règne, le Languedoc est devenu l’une des régions les plus dynamiques de France (on ne peut pas en dire autant de son parent pauvre, le Roussillon, accolé au sein de la même entité). Mais il incarne aussi le clientélisme, le populisme et l’autoritarisme des barons locaux qui dominent les régions.

Georges Frêche a su transformer son exclusion du PS en combat de la province contre les états-majors parisiens. Mais, ailleurs, les affrontements sont beaucoup plus feutrés et le thème de la révolte des régions contre la capitale n’anime pas la campagne.

Le résultat des régionales passionnera d’abord les fans de politique – élus, universitaires, journalistes, sans oublier les quelques millions d’électeurs les plus concernés. Ils y scruteront la modification des équilibres entre grandes forces: le PS conforté dans son statut de parti des régions, la droite assise sur un bon tiers de l’électorat, mais minoritaire au second tour, l’émergence des écologistes et l’effondrement – ou pas – de François Bayrou.

L’intérêt réel du scrutin sera de préparer le terrain pour l’affrontement décisif, la présidentielle de 2012. Quels enseignements tirera Nicolas Sarkozy de sa défaite annoncée aux régionales? Tout dépendra de l’ampleur du désaveu. Mais l’on prête déjà au chef de l’Etat l’intention de se réinventer sous la forme d’un nouveau personnage, plus consensuel, prudent, soucieux de ne pas brusquer une société qu’il juge à la fois fragile et prompte à la violence. Si l’hypothèse se confirme, l’irrépressible ennui que dégagent ces élections régionales n’offre peut-être qu’un avant-goût des années à venir. La politique française risque de ronronner encore longtemps.

Correspondant du «Temps» pour la France.

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