La Ve République n’est plus. Telle est la réalité de cette présidentielle française qui, si l’on en croit l’écrasante majorité des sondages, verra Marine Le Pen se qualifier pour le second tour. Le scénario, aujourd’hui, n’est donc plus l’affrontement traditionnel de personnalités face à la nation voulu par le Général de Gaulle, et approuvé le 28 octobre 1962 par référendum: un premier tour pour choisir, un second tour pour éliminer. Il s’agira à la fois, le 23 avril, de choisir et d’éliminer en même temps. Car sauf énorme surprise, le candidat qualifié contre la présidente du Front national l’emportera en finale. Du moins était-ce le postulat de tous les «experts» jusqu’à ces derniers jours…

A y regarder de près, ce scénario tient la route. La logique, au vu de la colère que l’on sent partout monter en France, voudrait que Marine Le Pen réédite au moins le score de son parti aux régionales de décembre 2015. Le Front national avait alors atteint son record, soit 28% des voix, sans pour autant parvenir à remporter un seul exécutif parmi les treize régions françaises redécoupées. La suite du raisonnement coule de source: face au FN, un «front républicain» s’établira cahin-caha, pour priver le FN de l’Elysée. Le parti d’extrême droite a d’ailleurs, jusque-là, intégré cette hypothèse en se préparant pour sa prochaine bataille: celle des législatives. Son ambition? Obtenir au moins une cinquantaine de sièges (contre deux actuellement), grâce à la solidité de son ancrage local.

Candidats de rupture

Le problème est que cet inédit rapport de force électoral s’est retrouvé mis à mal par les primaires de la droite et du parti socialiste. En théorie, ces primaires auraient dû désigner le candidat le mieux placé, dans chaque camp, pour battre Marine Le Pen en rassemblant le maximum d’électeurs potentiels. Pour cette élection à un seul tour, les deux candidats les mieux placés étaient donc Alain Juppé pour les «Républicains», et Manuel Valls (remplaçant de François Hollande) pour le PS. Tous deux pouvaient en effet prétendre rassembler une sorte d’union nationale face au danger de l’extrême droite. Or patatras: le train des primaires a déraillé. Les votants ont choisi, dans les deux cas, un candidat de rupture. Fillon, pour rompre d’un seul coup avec les années Sarkozy (dont il fut pourtant le zélé collaborateur) et l’inaction économique des années Chirac. Hamon, pour en finir avec Hollande. Conçues pour regarder vers l’avenir, les primaires ont vu les électeurs régler leurs comptes passés.

Toute la mécanique s’est alors enrayée. Résilient, mais contraint d’attaquer la gauche au pouvoir pour se poser en victime d’un complot politico-judiciaire après les révélations sur le «penelopegate», François Fillon a salement amoché sa capacité de rassembleur post-premier tour. Il suffit d’en juger par le nombre d’électeurs de gauche résolus, ces jours-ci, à ne pas voter pour lui s’il se qualifie pour le 7 mai. Plus grave encore: l’affrontement Fillon-Le Pen (57%/43% selon les derniers sondages) serait le plus favorable à la patronne du FN. Laquelle croit, dans ces conditions, à une possible victoire à l’arraché.

Votes par défaut

A gauche, même impasse. Benoît Hamon, trahi par Manuel Valls, s’est effondré au profit de celui qu’il rêvait de devancer: le tribun Mélenchon, bien calé dans sa posture de républicain historique et d’émule de Jaurès, à l’écoute d’une classe populaire abandonnée et d’une jeunesse de gauche frustrée. Là aussi, l’impact de cette élection à un seul tour s’est estompé. Hamon divise. Mélenchon et sa VIe République ne peuvent guère espérer rassembler au centre. Qui peut pronostiquer l’issue d’un possible duel Mélenchon-Le Pen, dont le monde entier commence à s’alarmer?

Restent donc deux interrogations pour ces dix derniers jours de campagne. La première porte sur la stratégie d’Emmanuel Macron. Le candidat «d’En Marche!» n’a pas d’autre choix que de ratisser le plus large possible. Problème: il ouvre ainsi son flanc aux coups de boutoir fillonistes et mélenchonistes. Macron redevient ce qu’il est depuis le début: un candidat aussi disruptif qu’opportuniste, vers lequel convergent beaucoup de votes par défaut. Risqué.

L’autre question porte sur les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Lequel, rappelons-le, avait aussi vu sa cote de popularité s’emballer en 2012 pour finalement atterrir à 11,1% des voix. Croient-ils vraiment à la possible qualification de leur candidat? Ou laissent-ils aux autres le soin de faire battre Le Pen? Leur pari «révolutionnaire» devient, ces jours-ci, l’équation principale de cette présidentielle.

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