Il était une fois 

François et Cyril ou le spectacle du long temps chrétien

Cyril et François proclament à Cuba, «loin des vieilles querelles de l’Ancien Monde», leur volonté de surmonter les blessures du passé. Qui persistent néanmoins

La première rencontre d’un pape catholique et d’un patriarche de Moscou, le 12 février à La Havane, peut être qualifiée d’historique mais certainement pas d’importante. Elle témoigne, à travers un discours de rapprochement, de la pesanteur d’une coupure dont rien ne présage la fin. Cyrille 1er aux côtés de François 1er dans la salle d’attente d’un aéroport cubain, c’est le fort symbole de deux Eglises se confirmant l’une à l’autre leur séparation. C’est deux mille ans de disputes théologiques et politiques dignes peut-être d’apaisement mais pas de pardon. C’est le spectacle de la résistance de chacune des deux obédiences aux maux qu’elles se sont mutuellement infligés.

Au moment où les courants de l’islam affichent leurs mortelles rivalités, François et Cyrille tentent de minimiser les leurs face à des ennemis qu’ils se découvrent en commun, la sécularisation et le terrorisme. Mais leurs antagonismes tiennent tête.

Le communiqué publié à l’issue de la rencontre de Cuba évoque «la commune Tradition spirituelle du premier millénaire du christianisme.» C’est pourtant dans ce premier millénaire que s’est révélée l’extraordinaire abstraction des concepts chrétiens et que se sont déployées selon les lieux, les langues et les cultures les divergences d’interprétation à la source de la configuration ultérieure des pouvoirs. Si les apôtres n’étaient pas d’accord entre eux, comment l’auraient été après eux les centaines puis les milliers d’évêques sur toute l’étendue de l’empire romain, monde grec, nord-africain et latin?

Les exégètes se sont disputés dès le IVe siècle sur la nature de Jésus, – divin, humain? Contre le dogme de La Trinité, l’évêque Arius le voulait humain avec une part de divinité. Son succès parmi les tribus germaniques occasionna le premier concile œcuménique, convoqué en 325 à Nicée par l’empereur Constantin. Il décida que Jésus le Fils était de la même substance divine que le Père. Arius et les ariens furent excommuniés. Puis vint Nestorius, pour qui deux personnes, l’une humaine et l’autre divine coexistaient en Jésus-Christ. Condamnée à son tour, cette vision déboucha sur une autre: la nature humaine du Christ a été absorbée par sa nature divine, restée seule par conséquent (monophysisme). Doctrine rejetée par le concile de Chalcédoine en 451, qui proclama au contraire les deux natures de Jésus, humaine et divine, distinctes mais inséparables en une seule personne (duophysisme). La décision provoqua un bain de sang à Alexandrie et des révoltes en Syrie, en Palestine et en Egypte.

Les Eglises d’Orient et d’Occident ont rompu dogmatiquement sur La Trinité – le Saint Esprit procédant du Père pour les Orientaux, du Père et du Fils pour les Occidentaux. Et politiquement sur la question de savoir qui déciderait en dernier recours. Pour le monde occidental multilingue des invasions barbares où le latin n’était maîtrisé que par le haut clergé, c’était le pape, fort d’une autorité devenue incontestée. Pour le monde grec héritier de la culture de la discussion dans la langue commune, cette prérogative était impensable. Les Orientaux n’imaginaient pas de changer un credo issu d’un concile sans la convocation d’un autre concile.

Les rapports s’envenimèrent jusqu’à ce samedi de juillet 1054 qui vit les délégués du pape apporter à Sainte-Sophie une bulle d’excommunication du patriarche de Constantinople. L’empereur byzantin la promit au feu. La lutte «contre les Francs» commençait. Les vicissitudes des croisades ont fait le reste. Deux mondes se sont heurtés, enfermés dans des clichés identitaires hostiles jusqu’à ce jour.

Cyril et François proclament à Cuba, «loin des vieilles querelles de l’Ancien Monde», leur volonté de surmonter les blessures du passé. Mais c’est encore contre les Occidentaux que le patriarche de Moscou bénit les soldats russes envoyés en Syrie par Vladimir Poutine. L’histoire, à cette épaisseur d’enfoncement, ne se corrige pas.

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