Hexagone Express

François Fillon, si peu présidentiel

OPINION. Selon les éléments parus dans la presse française, le procès de l’ancien premier ministre, désormais partenaire d’un fonds d’investissement, devrait bien avoir lieu. Au centre de cette «affaire»? L’argent et les combines masquées pour en amasser

Osons le mot d’emblée: l’histoire qui pourrait conduire François Fillon devant le tribunal est assez «pitoyable». Telle est, en tout cas, l’impression laissée par la lecture du dossier que lui a consacré, le 16 septembre, Le Journal du dimanche.

A chaque paragraphe ou presque, l’ombre de l’appât du gain transparaît. Désormais partenaire du fonds d’investissement parisien Tikehau Capital, l’ancien premier ministre du quinquennat Sarkozy apparaît, au fil des pièces exhumées par les journalistes, comme un notable soucieux de profiter au mieux, sur le plan pécuniaire et matériel, de ses différentes responsabilités gouvernementales. «L’inventaire réalisé au fil des investigations achève de jeter sur les activités de l’ex-favori de la présidentielle une lumière en clair-obscur», conclut le quotidien engagé, par ailleurs, dans une défense à tous crins de Nicolas Sarkozy face aux soupçons de financements libyens.

François Fillon paraissait programmé pour atterrir à l’Elysée après son inattendue victoire lors des primaires de droite en novembre 2016. Connu des Suisses – il était intervenu lors du Forum des 100 organisé par notre défunt confrère L’Hebdo en mai de cette même année – cet élu conservateur de province avait réussi à convaincre l’électorat de droite du bien-fondé de son diagnostic. Sa recette, alors, relevait tout droit du bon sens. «Arrêtons d’emmerder les Français!» clamait-il à chaque rencontre avec la presse, en référence à l’inflation de règles, de normes, d’obligations et de nouveaux impôts. Le Sarthois, familier du monde agricole et passionné de course automobile, raillait avec brio la prolifération des radars routiers et promettait de «débrider» l’initiative entrepreneuriale. Avec lui, pouvait-on croire, l’efficacité et le pragmatisme l’emporteraient enfin sur les privilèges et les demi-mesures.

Or, qu’a-t-on appris depuis deux ans, au fil des «fuites» des auditions réalisées par les juges du Parquet national financier dont la procureure, Eliane Houlette, s’est toujours défendue d’avoir agi sur ordre? D’abord, que les conflits d’intérêts ne dérangeaient guère l’ex-candidat. Avant de revenir à la tête du gouvernement en 2012, l’ancien ministre Fillon travaillait pour l’assureur Axa ou le conglomérat Fimalac du magnat Marc Ladreit de Lacharrière (employeur de sa femme à la Revue des deux mondes). Il démarchait pour eux des Libanais, des Kazakhs et des Russes, en s’appuyant au passage sur son ancien collaborateur Patrick Pouyanné, l’actuel PDG du pétrolier Total. Ensuite, que l’organisation et l’archivage n’étaient pas son fort. L’emploi de son épouse comme assistante parlementaire (un emploi fictif pour les enquêteurs) reposait «sur un fonctionnement oral». Ses missions de conseil dans le secteur privé ne donnaient pas lieu à des rapports. Le flou régnait entre déplacements professionnels et personnels. Bref, le même Fillon qui promettait de mettre la France en ordre n’était pas pressé de le faire pour ses affaires…

Relire: François Fillon, la part d'ombre (mars 2017)

«Pitoyable» est bien le mot

On peut, bien sûr, juger qu’à l’aune de la justice, tout cela ne méritait pas une mise en examen pour «détournement de fonds publics» et «recel d’abus de biens sociaux». On peut aussi estimer, comme l’ancien juge d’instruction Hervé Lehmann, déjà cité dans cette chronique, que la lenteur des magistrats à expédier le dossier nourrit les soupçons. Soit. Mais l’homme? Fallait-il, en pleine campagne présidentielle, mettre au rancart les révélations du Canard enchaîné le concernant? Deux ans après les faits, la réponse reste toujours non. «Fillon avait deux issues possibles: une issue sainte et une issue vicieuse», raconte avec brio Michel Crépu – l’ancien rédacteur en chef de la Revue des deux mondes, qui ne croisa jamais sa salariée Pénélope Fillon dans ses bureaux – dans son livre Un empêchement: «Il a choisi l’issue vicieuse en se racontant à toute force le mauvais film où il tenait le rôle-titre du martyr […]. L’ancien premier ministre a cherché sans vergogne à jeter un filet de connivence au-dessus de la défiance.»

Oui, «pitoyable» est bien le mot. Car tout, à regarder le dossier à la loupe, semble avoir été affaire d’arrangements chez François Fillon. Ses contrats. L’emploi de sa femme. Ses costumes offerts. Ses compromis sonnants et trébuchants avec la Russie de Vladimir Poutine. Des arrangements fructueux pour se maintenir près de quatre décennies au sommet du pouvoir français. Mais des méthodes et un tempérament, au final, bien peu présidentiels.

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