Revue de presse

François promet toute la lumière sur Pie XII, le pape dit «lâche»

De l’avis de certains historiens, avec l’ouverture des archives secrètes du Vatican sur ce pontificat contesté, il ne faut toutefois pas s’attendre à des découvertes spectaculaires sur les raisons qui ont poussé Eugenio Pacelli à une «réserve» concernant la Shoah

Depuis plus de cinquante ans, le silence d’Eugenio Pacelli face à la Shoah alimente les polémiques. Il était donc temps que le pape François annonce, ce lundi, que les archives secrètes du Vatican sur le pontificat de Pie XII (1939-1958) seraient ouvertes le 2 mars 2020, lors du 81e anniversaire de son élection à la papauté. Voilà qui pourrait enfin permettre de faire la lumière sur son action pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est du moins l’espoir des nombreux chercheurs qui réclament depuis des années de pouvoir examiner pourquoi ce souverain pontife n’est pas plus intervenu contre l’Holocauste, attitude que des organisations juives dénoncent comme une forme de complicité passive.


Pour aller plus loin:

Archives: Quelques articles sur Pie XII dans «Le Temps», depuis 1999

Opinion: De Pie XII à François, l’impossibilité chronique de désigner les assassins (03.12.2014)

Histoire: Les articles sur Pie XII parus dans le «Journal de Genève», la «Gazette de Lausanne» et «Le Nouveau Quotidien» (1938-1998)


«L’Eglise n’a pas peur de l’Histoire», selon François, qui rappelle que Pie XII s’était retrouvé à la tête de l’Eglise «en un moment parmi les plus tristes et sombres du XXe siècle». C’est d’ailleurs exactement ce qu’avait écrit Jean Heer, au lendemain de la mort du pontife, dans la Gazette de Lausanne du 10 octobre 1958: «Son pontificat vit la guerre la plus atroce, l’emploi sur le Japon de bombes dont la puissance de destruction était inconnue jusqu’alors et une période troublée où les idéologies s’affrontèrent, séparant les chrétiens d’abord, les communistes des démocraties occidentales ensuite, les musulmans des anciennes puissances coloniales enfin.»

Mais, on le remarque: pas un mot sur les juifs. Et ce lundi, François a prudemment parlé de «moments de graves difficultés, de décisions tourmentées, de prudence humaine et chrétienne et de tentatives», au-delà des horreurs perpétrées par les nazis, «de maintenir, dans les périodes de ténèbres les plus profondes et de cruauté, la petite flamme des initiatives humanitaires, de la diplomatie cachée mais active». Il y a encore dix ans, en 2009, alors que Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II avaient été canonisés, le procès en béatification de Pie XII (ci-dessous), relancé par Benoît XVI, était depuis longtemps au point mort en raison des controverses sur son rôle pendant la guerre.

Mais que lui reproche-t-on exactement? Pour beaucoup d’historiens, il aurait dû condamner bien plus fermement le massacre des juifs, mais ne l’a pas fait par prudence diplomatique et pour ne pas mettre en péril les catholiques dans l’Europe occupée. Le film à charge Amen (2002) de Costa-Gavras a ensuite largement contribué à cette image d’un pape lâche, alors que d’autres historiens assurent en revanche qu’il a sauvé des dizaines de milliers de juifs italiens en demandant aux couvents de leur ouvrir leurs portes.

«Qu’on ouvre les archives et que tout soit tiré au clair», déclarait à ce propos le cardinal Bergoglio en 2010, dans un livre d’entretiens avec le rabbin argentin Abraham Skorka (Sur la terre comme au ciel, Ed. Robert Laffont), à propos de la conduite de Pie XII, rappelle La Croix. «On verra alors ce qu’il en est et, si erreurs il y a eu, nous devrons les reconnaître. Il ne faut pas avoir peur. La vérité passe avant tout», poursuivait l’archevêque de Buenos Aires, à qui cette question tient particulièrement à cœur. Tout comme celle de la pédophilie au sein de l’Eglise, mais les victimes ne sont aujourd’hui pas satisfaites… Pas sûr, donc, dans quelques années, que les victimes juives et leurs descendants le soient davantage…

D’ailleurs, poursuit le journal catholique français, «de l’avis de certains historiens, il ne faut pas s’attendre à des découvertes spectaculaires, notamment sur les raisons qui ont poussé Pie XII à la réserve concernant la Shoah, d’autant qu’une large synthèse en douze volumes a déjà été publiée en 1965 concernant cette période. L’ouverture des archives devrait cependant permettre une meilleure compréhension des mécanismes et du contexte de l’époque. En outre, l’intérêt de l’étude de ces archives dépassera sans doute la période de la guerre: la question des prêtres-ouvriers, les condamnations de théologiens… autant de sujets qui pourront désormais être traités sous l’angle du Vatican.»

Le Ministère israélien des affaires étrangères a affirmé lundi dans un communiqué être satisfait de cette nouvelle initiative du Saint-Siège, à condition d’avoir accès à des «archives pertinentes». Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, a de son côté déclaré qu’il exigeait l’ouverture de ces archives depuis des années, afin «de pouvoir mener des recherches objectives et libres sur l’attitude du Vatican en particulier, et de l’Eglise catholique en général».

Quant à l’American Jewish Committee (AJC), une des plus grandes organisations juives américaines, il a salué ce geste «immensément important pour les relations juifs-catholiques», qu’il réclamait aussi depuis des années: «Les experts des grands instituts de mémoire de l’Holocauste en Israël et aux Etats-Unis [doivent pouvoir] évaluer objectivement, du mieux possible, les documents historiques […], pour reconnaître tant les erreurs que les efforts courageux faits pendant cette période de meurtre systématique», a déclaré le directeur international des affaires interreligieuses de l’AJC, le rabbin David Rosen.

Le fonds documentaire concernant les rapports entre l’Allemagne et le Saint-Siège pour la période 1922-1939 avait déjà été mis à disposition des chercheurs en février 2003. Selon Mgr Sergio Pagano, responsable des archives secrètes du Vatican, les travaux en vue de cette ouverture ont débuté sous Benoît XVI en 2006, après l’ouverture des archives sur le pontificat de Pie XI (1922-1939). A cette époque, le Saint-Siège pensait que tout serait prêt à l’horizon 2014-2015, mais «l’étendue de la documentation et le manque de personnel ont allongé les délais», dit-il dans L’Osservatore romano, le quotidien du Vatican. Selon lui, ce patient travail d’archivage sur «une période cruciale pour l’Eglise et pour le monde» permettra aux historiens de découvrir une «œuvre surhumaine d’humanisme chrétien»:

«De nombreux ouvrages sont régulièrement publiés sur le sujet, rappelle pour sa part Le Figaro. Dans Le pape et le diable, Pie XII, le Vatican et Hitler: les révélations des archives (CNRS Editions, 2009), l’historien allemand Hubert Wolf en disait plus sur l’attitude d’Eugenio Pacelli face au régime nazi. Ancien nonce (ambassadeur) en Allemagne avant de diriger la diplomatie du Vatican, Pie XII privilégiait en priorité l’intérêt supérieur de l’Eglise romaine. Il aurait ainsi refusé de se confronter directement à Hitler, préférant garder une «stricte réserve». Ainsi, s’il réprouvait l’antisémitisme hitlérien et qu’il se montrait toujours disposé à aider les personnes menacées, il est toujours resté opposé à une condamnation formelle par le Saint-Siège des théories nazies.»

Des bébés nés dans sa maison

Quant au pontife argentin lui-même, dans une interview en 2014, il avait déclaré que les Alliés «connaissaient parfaitement le réseau ferroviaire pour transporter les juifs vers les camps de concentration. Ils avaient les photos. Mais ils n’ont pas bombardé ces lignes. Pourquoi?» Ce, pendant que Pie XII cachait des milliers de juifs dans les couvents, jusqu’à Castel Gandolfo: «Là, dans la maison du pape, dans sa chambre, 42 bébés sont nés, fils de juifs et d’autres persécutés.»

La «trahison» en 39

Autres exemples, le refus de Pie XII de condamner explicitement l’invasion de la Pologne en 1939 avait été perçu comme une «trahison» par une partie des catholiques, prêtres ou membres de la hiérarchie polonaise. En revanche, alerté par le Grand Rabbin de la Palestine mandataire, Isaac Herzog, de la déportation des juifs lituaniens, Pie XII avait appelé Ribbentrop le 11 mars 1940 pour protester. Cela avait été rendu public par le New York Times, dans un article qui évoque un «Hitler’s canossa» et relate que:

le souverain pontife a parlé, en propos incendiaires [burning words] des persécutions religieuses et pris la défense des juifs d’Allemagne et de Pologne

On le voit, on n’est pas sortis de l’auberge historique. Si l’on veut résumer les choses, on peut dire qu’après sa mort, en particulier à partir de 1963, à la suite de la parution de la très contestée pièce de théâtre Le vicaire de Rolf Hochhuth, Pie XII est l’objet d’une polémique – qui a repris de plus belle au moment de l’enquête sur sa béatification – entre ceux qui louent son action charitable et déterminée contre Hitler et ceux qui lui reprochent ses «silences» et ses ambiguïtés face aux régimes d’extrême droite. Toutes les élites intellectuelles que le monde compte se sont depuis mêlées de cette affaire.

Mais en 1963, rappelait Le Monde en 2006, Adolf Eichmann venait d’être exécuté en Israël. A l’époque, «si les historiens commencent à détailler l’horreur nazie, personne ne s’intéresse encore à ceux qui ont choisi de détourner les yeux. Albert Camus et Paul Claudel se sont bien émus de ces silences assourdissants, Léo Ferré a poétiquement dénoncé le mutisme de «Monsieur tout blanc». Mais aucune enquête, aucun débat public n’a encore été mené.» C’est à partir de là que Pie XII, vénéré de son vivant, devient «le pape le plus critiqué du XXe siècle».


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