On n'étonnera personne en relevant que le XIIe Sommet de la francophonie, clos dimanche à Québec, a consacré beaucoup de palabres à... la crise financière mondiale. Quant au président de la République française, il aura surtout réussi, par une phrase assez brumeuse (en substance: le monde n'a pas besoin de nouvelles divisions), à ranimer l'inextinguible polémique entre autonomistes québécois et «fédéralistes» fidèles au pouvoir central d'Ottawa. Mais M. Sarkozy, qui ne faisait qu'un rapide crochet dans son voyage à Camp-David, où l'attendait M. Bush, avait la tête ailleurs. Négociateur en chef de l'Union européenne, il ne pouvait, en plus, être l'animateur ou le messie des Francophones.

On le comprend, certes, mais pour une organisation censée tenir quelque peu ses membres en-dehors de la dépendance américaine, quel étrange paradoxe! Après la parenthèse de Québec, lorsque s'apaisera la tempête qui décoiffe les banques, il faudra bien, et sans tarder, revenir au «développement durable» de cette extraordinaire galaxie de pays (plus de 70!) «ayant le français en partage». Coalition vouée tout simplement à l'échec, à la dissolution, si la France ne veut pas en faire son très cher, son très onéreux souci. Pourquoi? L'un de ses partisans les plus connus et les plus influents, M. Jean-Louis Roy, ancien délégué général de la Belle Province à Paris, l'explique dans un bouquin tout fraîchement paru: Quel avenir pour la langue française? Francophonie et concurrence culturelle au XXIe siècle*.

Ce titre, d'emblée, laisse deviner un échec, une menace. L'échec: «La cohésion de la communauté francophone n'est pas acquise. Quatre décennies après son émergence dans l'histoire, elle n'a pas réussi à créer un espace culturel commun spécifique, des systèmes forts de circulation pour les créateurs et leurs œuvres, des événements culturels à large retentissement.»

Des quantités d'échanges, oui, des animations, des «francofolies», et même quelques réalisations spectaculaires, à commencer par la chaîne TV5 Monde... mais sans abolir, pourtant, le compartimentage, l'éloignement qui séparent un Parisien d'un Montréalais, un Lausannois d'un Bruxellois ni - surtout - un Africain d'un Occidental.

Quant à la menace, elle est lourde et coupante. Car «la France doit comprendre» que, si l'ensemble des pays frères par la langue et par l'histoire ne forment pas, appuyés par elle, un bloc vivant, elle perdra définitivement son statut de pôle rayonnant.

On n'écrit pas ces mots sans un peu de... froid dans le dos. Tant de chaleur et de talent déployés par les Pères fondateurs, Senghor, Houphouët-Boigny, Césaire et, derrière eux, François Mitterrand; tant d'efforts, d'initiatives et de généreux discours sans peut-être éviter, pour finir, le cul-de-sac... Jean-Louis Roy, cependant, ne perd ni son calme, ni son évidente habileté diplomatique. Il déploie pour commencer un intelligent panorama. La Francophonie, contrairement à ce que croient parfois ses chantres, n'est pas une tentative unique dans le monde contemporain. Au contraire. Sur le plan culturel comme sur les autres, la «mondialisation» suscite ou conforte les groupements et les recherches de convergences. Il n'est que de mentionner le «vieux» Commonwealth ou bien encore le dynamisme croissant des alliances virtuelles que forment les pays hispanophones, lusophones, arabophones. Et puis les tentacules que lancent les Etats-Unis sur tout le globe. Et puis la Chine, en train d'accroître avec maestria son influence, et dont la langue, à dires de spécialistes, devient d'ores et déjà «stratégique». Ou l'Inde encore, qui cherche à fédérer sur tous les continents son immense diaspora... Les hyperpuissances transfrontalières créent maintenant un système de concurrence et de rivalités dans lequel pouvoirs publics et même organisations non gouvernementales engagent des moyens formidables.

Or, le continent noir est l'un des principaux enjeux de ce grand concours. Oui, l'Afrique, région du monde où, par le seul effet de la natalité galopante, la langue française acquiert chaque jour de nouveaux locuteurs, de sorte que, dans les statistiques, notre idiome progresse davantage que tous les autres. Mais l'Afrique si fragile, si pauvre en écoles élémentaires, si démunie d'ordinateurs et de téléphones, à la fois si courtisée, si maltraitée, si bouleversée... On voit bien ce qu'implique une telle vision de la nouvelle histoire: la Francophonie, pour se renforcer, et d'abord pour se maintenir, doit viser des objectifs plus ambitieux, plus urgents, plus pressants: créer une agence francophone de l'éducation? Former un comité international de haut niveau chargé d'imaginer, et de financer, des initiatives d'envergure? En particulier, obtenir de manière tangible, enfin, le recul de la misère et de l'analphabétisme?

On n'a jamais disposé d'autant de moyens techniques pour gagner cette lutte. Mais en aura-t-on la volonté? C'est la question qui pèse lourdement sur les épaules de M. Sarkozy... et sans exception (même en faveur de la Suisse!) les épaules de tous les dirigeants qui, après Québec, ne pourront plus se contenter d'une agréable et même fructueuse réunion de famille.

* Ed. Hurtubise, Montréal, 2008. 268 p.

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