Afrique

Les francs CFA brûlés par Kémi Séba enflamment les réseaux

L’activiste franco-béninois connu pour ses propos controversés a fait sensation au Sénégal en boutant le feu à 5000 francs CFA. Sa volonté: une indépendance monétaire des Etats africains. Les internautes africains le suivent, les Occidentaux se méfient

C’était pour lui un geste symbolique. Le 19 août dernier, sur la place de l’Obélisque à Dakar, l’activiste controversé Kémi Séba a brûlé un billet de 5000 francs CFA (l’équivalente de 8,65 francs suisses), lors d’un rassemblement «contre la Françafrique» organisé par son ONG «Urgences panafricanistes». A travers cet acte, le Franco-Béninois de 35 ans lançait un appel à l’indépendance monétaire des Etats africains.

«Au XXIe siècle, chaque peuple a le droit de posséder sa propre monnaie», assène-t-il. «Aucun avenir politique ne peut se décider sans une emprise totale sur son économie. La Banque de France a le droit de dire si oui ou non elle est d’accord par rapport aux décisions économiques que nous prenons!» C’est pour lui, la preuve que le franc CFA est une monnaie caduque, d’esclavagisme et de soumission.

Cette opération coup-de-poing lui a valu une plainte de la banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Et un séjour à la prison de Rebeuss, à Dakar, pendant lequel les voix demandant sa libération se sont élevées sur l’ensemble des réseaux africains. Celle d’Alpha Blondy, chanteur de reggae ivoirien connu notamment pour son tube «Travailler c’est trop dur», s’est octroyé un contretemps au riddim chaloupé pour témoigner son soutien sur YouTube à «son jeune frère».

Libérez Kémi Séba

«Je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce que dit Kémi Séba, mais je le rejoins totalement quand il parle du franc CFA, la monnaie de la servitude de l’Afrique francophone… Nos pays subissent un esclavage monétaire!» lâche le musicien avant d’en appeler à la solidarité africaine et de demander à «son frère» Macky Sall, le président du Sénégal, de rejoindre le combat et de libérer le jeune activiste.

Sur Twitter, sous le hashtag #LiberezKemiSeba les commentaires fusent. Kémi Séba qui se définit sur sa propre page Facebook comme «résistant africain» et «penseur panafricaniste» est considéré comme le sauveur de l’identité africaine. @Booba s’insurge: «Tu dénonces le mal et t’es foutu en prison. On est tous d’accord que le FCFA est assujetti à l'€.» Et une pétition en ligne voit le jour.

Sur la Toile, le geste symbolique de l’activiste devient viral. Ils ne sont pas riches, ils le disent, mais avec le mot-dièse #BruleLeCfa, des internautes boutent le feu à leur porte-monnaie. Des flammes et des cendres remplacent les billets de plusieurs milliers de francs CFA.

En France déjà

Consumer ses sous est illégal. Mais le geste est lourd de sens. En 1984 d’ailleurs, même Serge Gainsbourg l’avait exécuté pour dénoncer le poids des impôts.

Autre époque, autre contexte, autre continent, certes. En attendant, le 29 août, Kémi Séba a été relâché. Victoire pour les uns, lassitude pour les autres, son expérience carcérale (qui n’était pas la première), ne l’a pas fait changer d’avis.

En France, où il est né, Kémi Séba fait polémique. Proche d’Alain Soral, il a même été frappé en 2012, puis en 2013, d’une interdiction d’entrer en Suisse alors qu’il devait y tenir une conférence à l’invitation de la branche suisse du mouvement Egalité et Réconciliation de l’idéologue français d’extrême droite. Ses propos afro-centristes poussent certains commentateurs à le considérer comme un suprémaciste noir.

Echos à l’Elysée

Dans son combat pour l’abolition du franc CFA, il charrie l’ensemble des penseurs et acteurs du panafricanisme. Il cite Cheikh Anta Diop, Patrice Lumumba, Thomas Sankara et revendique une double filiation avec Marcus Garvey, chantre jamaïcain de l’union mondiale des Noirs. Il faut toutefois constater qu’au-delà du symbole, les réseaux ne débattent que très peu des conséquences réelles d’une entière indépendance des francs CFA à l’euro.

L’affaire a tout de même résonné jusqu’à l’Elysée. Le président français Emmanuel Macron et son homologue ivoirien Alassane Ouattara ont évoqué le débat lors d’un déjeuner jeudi dernier. Lors du G5 en juillet, à Bamako, Emmanuel Macron avait déjà tranché: «Si on ne se sent pas heureux dans la zone franc, on la quitte et on crée sa propre monnaie.»

A l’heure du dessert, les deux présidents ont réaffirmé leur attachement à la zone franc. Ce qui n’a pas laissé Kémi Séba sans voix. Sur sa page Facebook, il appelle désormais à la révolution.

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