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Pourquoi Freud a pris sa fille Anna en analyse

La correspondance entre Freud et Anna, sa fille cadette, décryptée par le psychanalyste Mario Cifali

Qu’est-ce un père? Qu’est-ce désirer être père? Qu’est-ce assumer d’être père? Le père n’est-il, comme l’affirme la tradition biblique, que celui qui nomme toute chose? En psychanalyste, Freud répond à ces questions dans la Correspondance* récemment parue entre lui et sa fille cadette Anna.

Document exceptionnel, cette correspondance de plus de 98 lettres écrites entre 1904 et 1938, fait revivre ce qu’il en fut du rapport affectif et intellectuel entre une fille et son père. Elle nous plonge, comme l’écrit Elisabeth Roudinesco dans sa préface, dans l’histoire du fondateur de la psychanalyse qui interprète drames et névrose d’une époque à l’aide du modèle issu des tragiques grecs.

Comme James Joyce, Freud est un père qui a à cœur le bien de ses enfants, en particulier sa dernière, Anna Antigone: une fille, née en 1895, qu’il surnommera ainsi en rapport à sa propre destinée œdipienne – une enfant qui ne fut ni désirée par lui ni par son épouse. C’est un Freud soucieux de l’aider que l’on peut lire dans cette correspondance.

La vie amoureuse d’Anna préoccupe Freud. En tant que père et psychanalyste, il saisit combien elle est encline à suivre une voie sexuelle qui l’éloigne de l’attrait des hommes, en raison des «mauvaises habitudes» (la masturbation) qu’elle a prises très tôt. Inquiet de la voir devenir une «vieille fille» à cause de ses refoulements, Freud décide de la prendre en analyse. Génial créateur, il se prévaut d’une liberté que les règles institutionnelles interdisent. Autant son amour pour elle que le désir de lui confier son «enfant psychique», son œuvre, l’emportent.

La cure se déroule entre 1918 et 1920, puis entre 1922 et 1924. Conscient des particularités psychiques de sa fille, Freud se rend à l’évidence. Il reconnaît que la libido d’Anna s’est bien «réveillée», mais que son choix d’objet la porte plutôt vers les femmes.

Une question est incontournable. Jusqu’à quel point le désir sexuel d’Anna Antigone reflète-t-il le désir caché de son père envers elle et envers les autres hommes? C’est une question difficile. Elle doit être posée au-delà de toute moralisation – une question à laquelle personne ne peut répondre in absentia, quand bien même l’on sache que toute fille désire séduire son père.

Rappelons sans plus, comme Lacan le dit, que le symptôme de l’enfant répond toujours de la structure familiale qui l’a formé et que l’inconscient infantile survit dans les pulsions de chaque adulte. Rappelons aussi que l’onanisme fut pour Freud un «besoin primitif» (Cf. lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1902) auquel, de son propre aveu, il substitue le besoin compulsif de fumer le cigare, avec les ultérieures conséquences organiques que l’on sait: le cancer de la bouche.

Non sans raison, après la mort de son père, Anna vit à Londres avec Dorothy Burlingham. Telles des sœurs jumelles, elles ne peuvent se passer l’une de l’autre. De concert, elles consacrent leurs activités à l’enfance et créent les Hampstead Nurseries et Hampstead Child Therapy Clinic, un centre de recherches cliniques où elles appliquent la découverte freudienne.

A la différence de l’école kleinienne, qui se soucie d’explorer l’inconscient dès la naissance, l’école anna-freudienne mêle à la psychanalyse des enfants – qui ne commence pas avant l’âge de 4 ans – des conseils pédagogiques aux parents. Cette conception, critiquée par les kleiniens, est défendue par Freud. Quoiqu’il fût conscient que l’expérience est seule à même de décider du bon choix entre les deux écoles, il affirme que l’enfant doit être défendu contre ses attaques pulsionnelles qui, intérieurement, le mettent en danger.

Comble d’hypocrisie, malgré ses intimes composantes libidinales, malgré ce qu’elle sait sans le savoir d’elle-même, mais aussi sans doute parce qu’elle occupe une place de prestige au sein de l’IPA dès 1924, Anna Freud se montre hostile envers les homosexuels. Elle leur interdit de devenir psychanalystes. Contre l’avis de son père, elle reste convaincue que l’homosexualité est une maladie.

Encore aujourd’hui cet ostracisme est loin d’être absent de l’esprit des psychanalystes qui ont échoué à analyser leur homosexualité inconsciente. C’est un point litigieux en lequel Freud lui-même, dans son rapport à son ami Wilhelm Fliess, avait su voir clair, ce qui lui permettait d’admettre une vision de l’éros au-delà de toute homophobie.

Ce n’est pas le moindre mérite de cette Correspondance que de nous permettre d’entrer dans la maisonnée freudienne pour y découvrir les joies et les peines, les difficultés et les pensées d’un père et d’une fille unis par une même cause. Lire leurs lettres et ce jusqu’au seuil de leur exil à Londres, avant que la barbarie nazie ne terrasse de sa cruauté l’Europe, favorise une juste compréhension de l’œuvre freudienne.

Génial créateur, Freud se prévautd’une liberté que les règles institutionnelles interdisent

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