Opinion

Friedrich Nietzsche, pionnier de l’ère de la post-vérité

OPINION. Le philosophe allemand cherchait un remède au nihilisme. Sa pensée peut nous guider dans une époque où «rien n’est vrai, tout est permis», estime Hugo Drochon, professeur de sciences politiques à l’Université de Cambridge

Nous vivons dans l’ère de la post-vérité. Qui mieux que Friedrich Nietzsche, philosophe du nihilisme, peut nous guider lorsque «rien n’est vrai, tout est permis»? Contrairement à la croyance populaire, Nietzsche n’entendait pas célébrer le nihilisme. Il cherchait à en établir le diagnostic, et à lui trouver un remède.

Pour Nietzsche, la recherche de la Vérité, avec un grand V, est une quête intrinsèquement chrétienne. Mais dans son célèbre essai Généalogie de la morale, il conclut que la Vérité prendra logiquement l’ultime pas sur elle-même, en découvrant que Dieu n’existe pas.

«L’ombre de Dieu»

Quand Nietzsche a cette célèbre formule: «Dieu est mort», il entend par là que les anciennes valeurs transcendantales conférées par la religion n’offrent plus un socle commun, susceptible de mettre tout le monde d’accord. Et en l’absence de fondement à la Vérité, chacun peut affirmer sa propre vérité. Nietzsche considérait que l’annonce de la mort de Dieu était prématurée pour son époque. Nous y sommes aujourd’hui. Avait-il alors prévu un moyen de vivre dans une ère de post-Vérité?

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Nietzsche aimait particulièrement discuter avec ceux qu’il considérait comme vivant encore sous ce qu’il appelait «l’ombre de Dieu», ceux qui savaient que Dieu était mort, mais qui continuaient de vivre comme s’il existait encore. Peu de personnes étaient concernées – Nietzsche était ravi d’affronter l’idée qu’une majorité d’individus pourrait continuer de vivre comme si Dieu était encore vivant. Mais pour ceux qui savent que Dieu est mort, il n’y a pas de retour possible.

Attitude nihiliste

Revenir en arrière équivaut à tomber dans ce nihilisme que dénonçait Nietzsche. Songez à Richard Spencer, dirigeant d’extrême droite qui affirme avoir été «illuminé» par Nietzsche. Bien qu’il admette ne pas croire en Dieu, il revendique des valeurs chrétiennes, dans le cadre de son héritage en tant que Blanc américain. C’est une attitude nihiliste, pour ne pas dire raciste – que combattait précisément Nietzsche.

Il en va de même pour les «faits alternatifs», qui supposent l’existence d’une vérité alternative. Une telle vérité n’existe plus, raison pour laquelle Nietzsche recommandait d’observer le monde sous tous les angles possibles. Se comporter comme si une telle vérité existait équivaut au repli dans une affirmation nihiliste de nos propres valeurs.

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Aller de l’avant

Il nous faut au contraire aller de l’avant. Nous devons trouver de nouvelles sources de légitimité. Les grands médias ripostent d’ores et déjà. Après l’élection de Donald Trump l’an dernier, les abonnements aux journaux électroniques ont explosé. Les universités ont aussi une responsabilité, en échangeant davantage avec le public.

La démocratie a également un rôle à jouer: Nietzsche considérait qu’en fin de compte, la démocratie donnerait naissance à une nouvelle élite culturelle, dans la mesure où toute vie nécessite une justification esthétique. Dieu est mort, et il nous faut sortir de son ombre pour accéder à une lumière nouvelle.

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