Il est fascinant de voir comment une bande de jeunes, dotée d’un surnom presque puéril («Les Rougets»), inconnus il y a quinze jours encore hors des cercles initiés du football suisse, a déclenché, à des milliers de kilomètres du sol national, un vent d’enthousiasme. Le phénomène a pris, victoire après victoire contre les grandes nations de la discipline, une telle ampleur que, dimanche en début de soirée, il y aura quasi autant de téléspectateurs devant leur écran que pour un contre-la-montre du champion cycliste Fabian Cancellara, un match qualificatif des «aînés» dirigés par Ottmar Hitzfeld, voire une finale de tennis de l’exceptionnel Roger Federer en Grand Chelem, Roland-Garros excepté.

Pourquoi un tel frisson collectif?

Après tant de blessures d’ego subies cette année sur les champs de bataille politiques (Etats-Unis, Libye, voisins européens, etc.), la gloire glanée au Nigeria met du baume à l’honneur blessé des Suisses. C’est de l’ordre: je gagne donc je suis… Ensuite, dans un pays qui a toujours privilégié l’esprit et l’effort du groupe plutôt que la réussite d’une tête qui dépasse, il souffle une fraîcheur nouvelle et inattendue née de ce groupe d’ados anonymes venus des quatre coins du pays, désormais illustres par leur réussite collective. C’est de l’ordre: ensemble, on est meilleurs… De plus, quand certains pays en sont à débattre sur l’identité nationale, voilà qu’une vingtaine de gamins livrent une réponse sans fard sur ce qu’est la Suisse réelle du XXIe siècle, diverse culturellement, ouverte, décomplexée et qui se prévaut de racines multiples. C’est de l’ordre: quand je me regarde, j’aime l’image qui m’est renvoyée…

Enfin, et c’est certainement ce qui différencie le plus cette extraordinaire aventure des «Rougets» des exploits historiques d’aînés suisses dans nombre de sports, il y a les mots que tous nous prononçons à la veille de la finale: non pas «Gagnez», mais «Faites-vous plaisir!». Car leur bonheur sera nôtre…

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