Du bout du lac

La frite a un message pour vous

OPINION. C’est un problème de taille: la frite va devenir plus petite. Image écornée d’un symbole de la gastronomie européenne, qu’il ne tient qu’à nous tous de redresser, grâce aux explications de notre chroniqueur…

Cette fois, ce ne sont plus seulement de lointains Américains jetés en pick-up sur les routes lessivées du Sud-Est. Ni le fleuve Bénoué, tout là-bas, qui gonfle et emporte le Nigeria. Ni même un glacier d’Islande qui fondrait dans l’indifférence, sous le poids du soleil et de son nom compliqué. Cette fois, le climat réchauffé tape là où ça fait mal. Il frappe aux entrailles, dans le creux du ventre de nos identités d’Européens (en l’occurrence, celle de nos amis belges): il raccourcit les frites. Oui, les frites belges, les frites au blanc de bœuf, qui brûlent les doigts sur les trottoirs de Bruxelles.

Il a fait trop beau et trop chaud cet été, il n’a pas assez plu, du coup les pommes ont souffert sous une terre sèche: cette année, elles seront moins nombreuses et surtout plus petites, du coup les frites seront plus courtes. C’est comme ça, c’est tout bête, mais c’est bien réel. Observable, quantifiable et déplorable. Le Plat Pays va devoir s’y faire. Et nous, nous ne perdons rien pour attendre. Aujourd’hui la taille des frites belges, et demain quoi? Le diamètre des spaghettis, que raboteront sans pitié d’incandescents avrils? Ou pire, l’onctuosité de la fondue, défiée par l’assèchement graduel des Préalpes fribourgeoises?

En s’invitant jusque dans nos patrimoines culinaires, le climat sort des gremiums internationaux, des protocoles de Kyoto et autres COPs à numéros. Aujourd’hui la frite, demain la fondue et les spaghettis: devant l’adversité climatique, nos traditions populaires se découvrent une communauté de destins. Laquelle, puisqu’elle vient des tripes, ne peut qu’interpeller les plus irréductibles de nos conservateurs. La lutte contre le réchauffement n’est pas un truc d’internationalistes sans gluten, ravis de la carotte bio et de la taxe carbone. C’est désormais aussi une urgence identitaire, en cornet ou sur assiette. Juste là, devant nous, comme un caquelon qui bout.

Souverainistes patentés, chantres du chacun pour soi, convaincus de la nation et de son horizon indépassable, la frite a un message pour vous: si vous tenez vraiment à préserver vos particularismes et à sauver vos marqueurs, levez les yeux et interrogez vos logiciels. Tous seuls, les Belges ne sauront pas rallonger les frites. Dans leur coin, les Italiens ne pourront rien pour leurs spaghettis. C’est en nous concertant, en légiférant et en agissant ensemble que nous sauverons le gruyère de la dessiccation.

Oui, certains devront penser contre eux-mêmes, et je sais que c’est difficile. Mais voici peut-être de quoi les convaincre: au bout de l’effort, je vous le promets, il y a une bonne fondue. Au goût inimitable d’éternité.


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