Les enjeux résumés par Swissinfo.ch ne sont évidemment plus du tout les mêmes un peu plus de trente-cinq ans après. Mais on pourrait tout de même reprendre ici le titre de l’éditorial du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne * du 6 septembre 1985: «Sommet en vue». Ce mercredi 16 juin 2021, la rencontre entre les présidents russe et américain, Vladimir Poutine et Joe Biden, rappelle cet autre casting, d’un autre temps: le tête-à-tête historique entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan, dont Stéphane Bussard a déjà rappelé le souvenir éminemment géostratégique dans Le Temps.

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Mais encore...

Dans le contexte de la guerre froide, ce premier Sommet de Genève avait eu lieu par un froid glacial les 19 et 20 novembre 1985, entre le président des Etats-Unis et le secrétaire général de ce qui était encore l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les deux dirigeants se rencontraient pour la première fois, afin de parler diplomatie internationale et course aux armements. «L’ambiance était détendue. Les gens étaient venus pour oublier la guerre froide», lit-on sur le site de TV5Monde. Les deux protagonistes «avaient chacun préparé leur petit numéro pour séduire le camp d’en face», se remémore l’ancien correspondant de l’AFP Didier Lapeyronie, en ajoutant:

Nous avions tous conscience que c’était un moment historique

«Les choses avaient pourtant mal commencé. En raison du froid […], quelques instants avant l’arrivée du président des Etats-Unis dans un des lieux du sommet, un soldat chargé de rendre les honneurs était tombé évanoui.» Mais six ans avant la fin de l’URSS, ce sommet «avait pour thème la désescalade de l’armement entre les deux superpuissances de l’époque, avec l’espoir d’un début de meilleures relations Est-Ouest. Le journaliste Nicolas Burgy, qui a couvert pour l’AFP l’arrivée du président américain et de son épouse Nancy à l’aéroport de Genève, se rappelle cette «joie» qui régnait alors»: «Il y avait une forme de décontraction générale.»

A l’époque, ce fut un événement considérable, imprimé sur les fax du monde entier et répercuté sur les premiers ordinateurs portables de la presse. On parlait de «match» pour cette première reprise de contact entre les deux Grands, depuis la signature six ans plus tôt du traité Salt II, résultant des négociations sur la limitation des armements stratégiques, entre Jimmy Carter et Leonid Brejnev à Vienne.

On ne reviendra pas ici sur le fond des discussions, dont on sait bien, a posteriori, l’importance liminaire pour le dégel Est-Ouest des années 1990. Mais plutôt sur les à-côtés, les charmes de la Genève internationale, les anecdotes telles que «l’indignation des taxis» sur les mauvaises manières de leurs passagers laissant tous leurs déchets de cacahuètes à bord. Mais aussi sur le branle-bas de combat qu’avait provoqué ce «supersommet», avec près de 3000 journalistes accrédités. Dont la télévision japonaise NHK, qui avait pris ses quartiers à bord d’un bateau de la CGN:

Il y avait aussi ces milliers de policiers et de soldats «en état d’alerte» – avec une armée qui «se cache partout à Cointrin» – des télex, téléfax et «un déploiement sans précédent pour la Télévision romande». Quant aux PTT, ils avaient dû, «afin de faire face, poser plus de 3000 lignes téléphoniques représentant plus de 2000 km de fils et pour lesquels 3700 heures de travail [avaient] été nécessaires.» C’est qu’il fallait bien que le monde bût les échanges tant attendus entre deux hommes que tout opposait, habilement portraiturés dans le décryptage télévisuel de l’écrivain Etienne Barilier dans l’édition du 23 novembre:

Car «le sommet de Genève est l’affaire de tous», lit-on dès le 16 novembre. Donc «aussi celle des commerçants qui proposent cartes postales, T-shirts, badges de circonstance», même s’ils savent très bien que ceux-ci ont une durée de vie limitée. Assez peu glamour, en fait: «On porte plus volontiers un T-shirt de Brigitte Bardot que celui de Reagan-Gorbatchev. […] Les deux ensemble, c’est un ménage bien difficile à gérer» quand on a des idées politiques affirmées:

Bref, à quelques jours de son ouverture, «le sommet Gorbatchev-Reagan a trouvé son lieu, sa date, ses personnages et sa dramaturgie, ainsi que l’attente de l’opinion mondiale», comme l’écrit l’éditorialiste Antoine Maurice le 6 novembre. «Il ne manque plus désormais à ce sommet que son contenu: thèmes de discussion et d’éventuelles négociations entre les deux superpuissances. Mis en condition, préparés par des écuyers intellectuels, cuirassés de leurs certitudes respectives, hissés lourdement sur leur palefroi, il ne reste à MM. Biden et Poutine – pardon, Reagan et Gorbatchev – qu’à recevoir leur lance.»

Et ensuite? «Le langage appelle cela de l’hypocrisie. Dans la vie sociale, cela s’appelle l’étiquette. Dans la vie politique, il s’agit de diplomatie», ironise l’ethnologue et expert en géopolitique français Jean-Christophe Victor… Dans la vie genevoise, enfin, des écoliers aux retraités qui en ont vu d’autres, on est moins diplomate. Ce sommet, dit-on au reporter du Journal, «Moi Monsieur, je m’en tape le coquillard».

Un jour avant l’événement qui réunit les «hôtes illustres» du Conseil d’Etat, le Journal se promène sur la rive droite, où auront lieu les rencontres, pendant que des manifestants clament: «Vodka, coca, oui; SS-20, Pershing, non!» «Devant l’ampleur des mesures de sécurité, […] certains commerçants s’inquiètent d’un éventuel manque à gagner. Mais pas les bistrots, qui font des affaires d’or avec les soldats.»

«Un habitué du café du Lion d’or à Versoix, vieux Genevois à la langue bien pendue», ne se prive pas de râler: «C’est pas croyable, dans le temps, il leur fallait quatre gorilles par bonhomme, […] aujourd’hui il leur en faut deux cents. […] Mais pourquoi ne vont-ils pas faire leur conférence dans le désert, où c’est le vide à des kilomètres à la ronde. Car il y en a qui sont embêtés»…

… Jules, le pêcheur, par exemple, il n’a plus le droit d’aller pêcher et compte bien d’ailleurs réclamer une indemnité…

Si notre Versoisien ne consommait certainement pas que de l’eau, entre ces dames, on boira du thé, annonce le Journal du 19 novembre, et Nancy Reagan poussera même l’audace jusqu’à se rendre dans le canton de Vaud, embarquant à Ouchy sur la CGN pour se rendre à Saint-Prex, dont les habitants avaient reçu «un avis les invitant à fermer stores et volets pour raisons de sécurité» et se sont ainsi dits «offusqués» qu’on les «prenne pour des malfaiteurs».

Gorbatchev arrive à Genève un peu plus tard qu’Air Force One. Mais le coup d’éclat, à Cointrin, c'est «à n’en pas douter les premiers mots de bienvenue que Kurt Furgler lui adresse en russe. Pour une oreille non avertie, le rythme paraissait excellent et la mélodie ressemblante à s’y méprendre.» Pas d’images, mais on a en revanche celles de l’accueil de Ronald Reagan:

Vu les talents connus de Kurt Furgler, «M. Gorbatchev ne marqua pas le moindre étonnement – il semble qu’il en faille beaucoup pour l’étonner – mais il signifia quand même d’un sourire son appréciation». Avant qu’il continue à écouter le président de la Confédération, un des plus brillants hommes politiques suisses de l’histoire et affranchi «de tout provincialisme», «placer toute l’attention sur la question des armements et d’essayer de passer un licol au galop technologique américain, si possible avec l’aide de l’opinion mondiale», écrit Antoine Maurice le 19 novembre.

«La tsarine chez les Genevois»

Et Raïssa Gorbatcheva? A l’enseigne de «La tsarine chez les Genevois», elle fait une visite remarquée au Conseil d’Etat, «événement peu banal», lit-on sous la plume du même journaliste le lendemain. Eludant en «souplesse» les questions gênantes sur le libéralisme genevois et demandant aux équipes de télévision sur place de ne pas la «mitrailler sans relâche», en leur proposant: «Pourquoi n’éclairez-vous pas plutôt les fresques murales alors qu’on me les explique?»

Voilà un peu ce que la presse avait à se mettre sous la dent. Pas grand-chose. A peine une autre excursion de la «tsarine», dans une ferme de Céligny où «la cour est pleine de policiers nonchalants». Le sommet lui-même avait lieu à huis clos entre ces deux messieurs, et rien, quasi rien n’en filtrait. Il a fallu «scruter le silence», jouer aux «devinettes». «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles?» s’était demandé Libération, constatant: «Le black-out sur les informations a été hier scrupuleusement respecté.»

«D’une certaine façon, il ne s’est rien passé à Genève» en 1985, «que la routine de la confrontation Est-Ouest ne puisse, demain, effacer comme le simple souvenir d’un moment d’émotion», lira-t-on au terme du sommet – «sept heures de conversations» en tout entre les deux Grands. Le porte-parole de la Maison-Blanche n’aurait, à l’époque, pas démenti. Le bien nommé Larry Speakes était un as pour sortir de la grisaille des communiqués officiels, particulièrement de la déclaration commune finale, à peu près vide d’actions immédiates. Pas plus concrètes qu’un simple tournant idéologique permettant aux mêmes, une année plus tard, de passer aux actes lors du Sommet de Reykjavik:

Côté soviétique, le sommet s’est achevé à la Mission de l’URSS auprès des Nations unies, avec «la seule apparition publique du nouveau maître du Kremlin dont on pût tirer quelques observations sur son ambition». Lesquelles? Celles-ci, «au cœur de l’illusion marxiste de la compréhension du titre historique»:


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