La victoire en France du candidat socialiste, si elle annonce une nouvelle alternance politique que les prochaines élections législatives devraient produire, ne semble pas devoir transformer profondément le système de partis issu des élections de 1981. Ce système, qui se caractérise par l’existence d’un duopole partisan pour le partage du pouvoir, devrait perdurer. Le PS et l’UMP demeurent les deux seuls partis à pouvoir remporter ce scrutin à quatre tours que constitue la succession de deux tours d’élection présidentielle et de deux tours d’élections législatives. La montée du FN peut-elle perturber cette logique?

Les deux grands partis exercent le pouvoir soit alternativement soit ensemble en cohabitation depuis 1981 (le RPR avant 2002 puis l’UMP depuis cette date). Quelle que soit l’issue des élections de juin, cette constante de la vie politique française sera difficilement remise en cause.

A l’élection présidentielle, les candidats de ces deux partis ont obtenu ensemble 55,8% contre 57,1% en 2007. Il n’y a donc pas d’affaiblissement significatif de la force électorale de ce duopole. Et quel que soit le vainqueur des prochaines élections législatives, les deux partis présidentiels remporteront à eux deux au moins 80% des sièges. Avec l’échec de la tentative centriste du MoDem, qui sera probablement exclu de l’Assemblée nationale en juin, la bipolarisation gauche-droite s’est encore renforcée. Comme en 2007, ce sont les candidats des deux grands partis qui se sont qualifiés pour le second tour et, cette fois, tous les deux, Nicolas Sarkozy devançant la candidate du FN de 9 points. La défaite très honorable du président sortant, avec plus de 48% des suffrages, atteste que la droite de gouvernement, si elle a été battue, ne s’est pas effondrée.

Reste le cas du Front national. Lui seul pourrait remettre en question le système de bipartisme imparfait PS-UMP. Le pourra-t-il? La réponse à cette question sera donnée par les résultats des élections législatives de juin. Mais, dès à présent, quelques observations peuvent être faites.

La candidate du Front national a obtenu un score très élevé. Notons toutefois qu’il est légèrement inférieur aux scores cumulés de Jean-Marie Le Pen et de Bruno Mégret en 2002. Or, aux élections législatives de 2002, alors que le candidat du FN s’était pourtant qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle, le FN n’avait obtenu que 11,3% des suffrages exprimés et ses candidats n’avaient pu se maintenir que dans 37 circonscriptions au second tour. La forte abstention (près de 40%) au premier tour, compte tenu du seuil de 12,5% des inscrits établi pour le maintien au second tour, avait produit ce résultat. Au second tour, le FN n’avait obtenu aucun élu. Qu’en sera-t-il en juin prochain?

Tout dépendra de deux paramètres: le taux d’abstention et le niveau du FN. Aux élections législatives de 1997, où l’abstention n’avait été que de 29% et le niveau du FN de 15%, le FN avait pu se maintenir dans 132 circonscriptions dont 76 triangulaires [ndlr: c’est-à-dire avec trois candidats au second tour], facilitant la victoire de la gauche. Mais le FN n’avait obtenu qu’un seul élu.

En juin prochain, si l’abstention se fixe à ce niveau – mais elle atteignait près de 40% en 2002 et en 2007 – et si le FN atteint 15%, le même cas de figure pourrait se produire, facilitant une fois encore la victoire de la gauche. Mais il est fort probable que, de toute manière, le FN ne pourra pas obtenir les 15 sièges nécessaires pour former un groupe parlementaire, ce qui est l’objectif de Marine Le Pen. L’UMP a décidé de ne signer aucun accord avec le FN pour les prochaines élections législatives, prenant ainsi le risque d’une défaite, mais sachant que le FN continuera ainsi à être marginalisé sur le plan parlementaire et pouvant espérer se renforcer au cours du quinquennat socialiste.

Ce pari est jouable à condition que le FN ne parvienne pas à conserver son score présidentiel aux législatives et que l’abstention soit nettement supérieure à celle de l’élection présidentielle. Dans le cas contraire, qui traduirait un véritable enracinement du FN à un niveau tel qu’il compromettrait le retour au pouvoir de l’UMP lors des consultations futures, le parti dirigé par Jean-François Copé sera poussé à se reposer la question de son rapport au FN. Un argument en faveur de la stratégie de l’UMP est le fait que la majorité des électeurs de Marine Le Pen se sont reportés sur le candidat de l’UMP le 6 mai, attestant ainsi de leur acceptation du clivage gauche-droite et de leur positionnement à droite. Les élections de juin valideront ou invalideront la stratégie de l’UMP et confirmeront ou infirmeront la résistance du bipartisme imparfait.

Une défaite lourde de l’UMP, pour partie causée par le maintien de nombreux candidats du FN et par la fidélité de ses électeurs entre les deux tours de scrutin, pourrait alors provoquer des divisions au sein de l’UMP sur la stratégie, et remettre éventuellement en question l’unité de ce parti et le maintien de sa stratégie. Les prochaines élections législatives seront donc décisives pour la survie de l’état actuel du système de partis et en particulier pour la permanence du clivage gauche-droite comme clivage central de notre système politique. Le but affiché de Marine Le Pen est de casser l’UMP et de recomposer la droite autour du FN. Il n’est pas impossible que ce but soit atteint mais, au vu des résultats de cette élection présidentielle, ce n’est pas le plus probable. Le clivage gauche-droite remis en cause à plusieurs reprises depuis 1981 par les écologistes, l’extrême gauche trotskiste, le MoDem et le FN n’a pas cédé jusqu’ici. Il est permis de douter qu’il soit emporté par la vague bleu marine.

Les deux grands partis exercent le pouvoir soit alternativement soit ensemble en cohabitation depuis 1981. Cette constante de la vie politique française sera difficilement remise en cause

Il est fort probable que le FN ne pourra pas obtenir

les 15 sièges nécessaires pour former un groupe parlementaire

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