Hexagone express

Au Front national, la malédiction Le Pen

Le parti d’extrême droite français se voyait déjà, avant la présidentielle, obtenir une cinquantaine de députés aux législatives des 11 et 18 juin. Les sondages lui en donnent aujourd’hui une quinzaine. Et si Marine Le Pen plombait désormais le FN? Chronique

Pascal Perrineau est un des meilleurs connaisseurs français du Front national. Lire son nouvel essai sur Cette France de gauche qui vote FN (Seuil) est donc un passage imposé pour qui veut comprendre la foudroyante percée électorale de l’extrême droite et les 33,9% de Marine Le Pen le 7 mai, soit 10,6 millions de voix.

En deux cents pages, le politologue explique comment la rhétorique frontiste, après avoir siphonné l’électorat populaire du Parti communiste, a mis la main sur celui des classes moyennes socialistes attachées aux services publics, à l’Etat protecteur et à la lutte contre les inégalités sociales. Plus subtil encore: l’auteur retrouve, dans le positionnement virulent anti-islam du FN, le discours de gauche laïcard anti-religion traditionnel. La démonstration est implacable: en France, la question sociale reste le carburant principal du parti créé en 1971 par Jean-Marie Le Pen.

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L’affaire de quelques-uns

Le Pen, justement. Telle est l’autre question décisive, ces jours-ci, pour le Front national, que les derniers sondages créditent d’une quinzaine de députés à l’issue des législatives, loin des cinquante sièges un moment espérés, pour succéder aux deux députés sortants: l’avocat Gilbert Collard (Gard) et Marion Maréchal-Le Pen, qui a choisi de ne pas se représenter dans le Vaucluse. Comment faire du premier parti de France la force d’opposition principale du quinquennat Macron tant que tout tournera, en son sein, autour de la «famille»? Comment séduire, au-delà de l’électorat fragilisé par la mondialisation, une partie significative du reste de la population alors que tout démontre qu’au sommet le FN demeure l’affaire de quelques-uns? Et comment faire oublier, surtout, la désastreuse prestation télévisée de Marine Le Pen lors de son débat du 3 mai face à l’actuel locataire de l’Elysée? En clair, comment convaincre une majorité de Français que le Front n’est pas seulement un exutoire?

Comment faire oublier la désastreuse prestation télévisée de Marine Le Pen?

A cette question, Pascal Perrineau ne répond pas directement. Mais il apporte dans son livre des éléments sur ce qui commence à ressembler à une «malédiction Le Pen». Le FN, explique-t-il, n’est pas autant qu’on le croit un parti d’adhésion. Sa progression récente n’est plus liée à l’attachement fort que suscite son leader, comme cela fut le cas en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen se qualifia pour le second tour de la présidentielle aux dépens de Lionel Jospin. Les électeurs frontistes sont d’abord «abandonnés». Ils votent par dépit pour sanctionner une oligarchie qu’ils jugent autiste. Marine Le Pen, en réussissant la normalisation du FN défendue par son bras droit Florian Philippot, a certes permis d’élargir sa base électorale. Mais elle n’a pas pour autant rendu son parti plus crédible. Le syndrome du tribun et du chef, toujours omniprésent dans les meetings du Front, n’est pas pourvoyeur de voix. Le peuple remercie la famille Le Pen de secouer le «système». Sans pour autant lui faire confiance pour gérer les affaires du pays…

Echapper à son clan

Cette malédiction Le Pen est devenue encore plus perceptible avec la décision de la benjamine de la famille, Marion Maréchal-Le Pen, d’interrompre sa vie politique à 26 ans et de ne pas solliciter un second mandat de député. Qu’a fait la nièce de Marine (et petite-fille de Jean-Marie), sinon couper le cordon ombilical et s’affranchir de leur tutelle. Les raisons familiales avancées, et son opposition frontale avec le discours antilibéral et anti-UE de Florian Philippot, sont évidemment sérieuses. Mais la réalité est plus prosaïque: à l’heure du «dégagisme» et de la volonté affichée de renouvellement politique, la plus jeune (et la plus prometteuse) des Le Pen a compris que certains verrous ne tiennent plus. Elle sait que ce parti, pour grandir encore, devra échapper à son clan et se réinventer. Son pari est celui de l’enterrement provisoire de sa propre dynastie.

Cette malédiction familiale est aussi dénoncée, sur le terrain, par les élus frontistes. La dizaine de maires élus de mars 2004, et les conseillers départementaux et régionaux qui ont suivi, savent que leur avenir dépend de leurs résultats locaux. Marine Le Pen, candidate présidentielle a deux reprises, a «eu sa chance». Elle demeure un porte-voix populaire. Mais faut-il continuer d’exister politiquement par elle? Ou, au contraire, privilégier une direction plus collégiale, moins compatible certes avec la tradition de l’extrême droite? On voit bien le défi. Le FN, que sa présidente envisage de rebaptiser, doit trouver des moyens efficaces de s’opposer à Emmanuel Macron et à la «Macron-Mania» dans les années à venir. Or, en la matière, Marine la colérique ne fait plus du tout l’affaire.


 

Notre précédente chronique: Peut-on encore être de droite en France?

Dossier
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