Quelle leçon Marine Le Pen retiendra-t-elle de ce premier tour de la présidentielle française? Pour l’heure, la candidate du Front national a donné le ton dans son discours de dimanche soir: il s’agira pour elle, d’ici au 7 mai, de s’affirmer comme la seule protectrice du «peuple» pour assurer la «survie» de la France, qu’elle estime menacée.

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La confrontation avec Emmanuel Macron s’annonce dès lors violente. Pour le FN, l’ancien ministre de l’économie n’est autre que «le candidat Rothschild», sous-entendu celui des puissances de l’argent, imposé aux électeurs par un système politico-financier honni. Consciente que ses chances d’accéder à l’Elysée sont quasi nulles, Marine Le Pen va par conséquent tout faire pour diaboliser ce pro-européen qui, à ses yeux, incarne le pire de la mondialisation et du libéralisme.

La cartographie électorale du premier tour montre toutefois que, derrière le duel présidentiel, le Front national est en train de muer profondément. Implanté solidement dans les terres désindustrialisées du nord et de l’est, et dans tout le pourtour méditerranéen angoissé par l’immigration et l’islam, le parti d’extrême droite n’est plus, comme en 2002 avec Jean-Marie Le Pen, l’expression d’un vote protestataire.

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Mutation profonde

Son ancrage local, initié avec les municipales de 2014, lui a donné une autre assise. Dans de nombreuses communes françaises, le vote FN est une sorte de rempart. Une partie du pays a choisi le parti de Marine Le Pen pour porter ses revendications à la manière de ce que fait depuis trois décennies l’UDC de Christoph Blocher en Suisse, associé lui à l'exercice du pouvoir. La paysannerie, hier étrangère au discours frontiste, se retrouve dans l’éloge des frontières et d’une France rétive à la concurrence. Les classes moyennes et populaires lassées de l’Europe qu’elles jugent responsables de leur déclassement voient le FN comme le seul capable de résister en leur nom à Bruxelles et Strasbourg. Le Front national est, pour ces électeurs-là, le grand parti populaire d’opposition dont la France a besoin. Un parti dont les élus viennent du terrain, et ne sont pas (encore) des apparatchiks parachutés.

Cette transformation du vote frontiste correspond à ce qui se passe par exemple aux Pays-Bas avec le parti de la Liberté de Gert Wilders ou en Autriche avec le FPO. Persuadés que l’ancien clivage droite-gauche ne veut plus rien dire en raison de la connivence des élites, une partie des Français parient sur les extrêmes (Le Pen et… Mélenchon) pour cogner fort à la porte du pouvoir. Pour ces électeurs-là, le FN est un moyen de pression. La génération Macron est prévenue: à chaque fois que le fossé se creusera, le Front national se renforcera.

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