Hexagone Express

Pourquoi le Front national n’est pas à terre

Prenez la campagne présidentielle ratée de Marine Le Pen. Ajoutez-y les divisions internes du parti sur l’euro. Saupoudrez de rivalités personnelles entre la présidente et Florian Philippot. Que reste-t-il? Un FN blessé, mais certainement pas hors course

Le Front national serait-il en voie de perdition, naufragé par la très mauvaise campagne présidentielle de Marine Le Pen, ponctuée par sa noyade télévisuelle en direct, lors du fameux débat de l’entre-deux-tours, le 3 mai 2017? La théorie est alléchante. Elle se nourrit, depuis la rentrée, de la bataille ouverte entre la présidente du parti – et héritière de sa famille «régnante» – et celui qui a largement contribué à asseoir son pouvoir en interne depuis 2011: le vice-président du Front Florian Philippot.

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La première l’a encore dit en public plusieurs fois cette semaine: elle saura en finir, s’il le faut, avec son ex-chef d’Etat-major devenu adversaire. Le second esquive, sans rien céder sur sa conviction première: c’est à l’Europe communautaire et à la monnaie unique qu’il faut s’en prendre, car de là viennent tous les maux de l’Hexagone. Marine Le Pen est nationaliste. Florian Philippot est souverainiste, et installe dans le paysage son association Les Patriotes. A la manière, jadis, d’un Bruno Mégret opposé à Jean-Marie Le Pen, qui le pulvérisa.

Premier parti de France

L’affaire, évidemment, a de quoi réjouir tous ceux qui, en France, préféreraient voir le Front national plonger dans les affres récurrentes de l’extrême droite: les querelles de personnes, les règlements de compte et les surenchères oublieuses des militants et de l’opinion. Sauf que la réalité est, elle, bien différente. Le FN, que ses détracteurs le veuillent ou non, demeure le premier parti de France par son nombre d’électeurs.

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Marine Le Pen, le 7 mai, n’a pas réuni pour rien dix millions de Français sur son nom, son record historique! Gare aux faux espoirs. Les huit députés frontistes élus le 18 juin à l’Assemblée nationale ont quadruplé le score de 2012, lorsque seuls deux élus firent leur entrée au Palais Bourbon: l’avocat Gilbert Collard (Gard) et la «nièce» Marion Maréchal Le Pen (Vaucluse). Les sénatoriales de dimanche prochain pourraient en outre envoyer un ou deux élus de plus au Palais du Luxembourg, pour siéger aux côtés des sénateurs David Rachline (Var) et Stéphane Ravier (Bouches-du-Rhône). Une maigre moisson? Voire. Qui aurait parié, voici cinq ans, sur l’enracinement réussi du parti d’extrême droite au niveau local, départemental et régional?

La théorie de l’affaissement programmé du FN se nourrit d’un autre argument: celui des personnes. Chez les Le Pen, la guerre ouverte entre le patriarche et sa fille, qui l’a exclu du parti sans parvenir à le faire taire, a laissé des traces. Jean-Marie, qui aura 90 ans en juin 2018, a, dit-on, déjà tranché en passant le relais familial à sa petite-fille Marion, actuellement en congé sabbatique de la politique. Conclusion: Marine est assiégée. Une relève devra intervenir et la succession sera sanglante. Sauf que, là aussi, une case manque. L’actuelle présidente du FN tient solidement les manettes du parti, et conserve l’initiative.

Rien, dans les sondages, ne laisse penser que la popularité des thèses défendues par le Front, y compris sur l’Europe, est en chute libre. Rien, dans le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, ne démontre que ce dernier – bien au contraire – saura trouver les mots justes pour parler aux classes populaires paupérisées et à la classe moyenne ébranlée. Rien ne dit que Jean-Luc Mélenchon, le tribun de la gauche radicale, parviendra durablement à mordre sur cet électorat qui, contrairement à lui, se drape dans les couleurs bleu blanc rouge et rêve d’une France forteresse xénophobe. Marine Le Pen garde par conséquent une marge de manœuvre non négligeable. Elle n’est pas le dos au mur.

Parti d’un chef charismatique

Florian Philippot enfin. L’homme est médiatique. Bien que battu aux législatives en Moselle, il reste député européen et représente un courant europhobe que l’ancien candidat à la présidentielle François Asselineau – le théoricien du Frexit – rêve de voir s’agréger un jour derrière son parti: l’Union populaire républicaine. Les deux hommes, d’ailleurs, ont beaucoup en commun. Deux énarques. Deux praticiens de l’Etat et de sa haute administration. Deux planificateurs. Un danger pour le FN donc? L’histoire politique française démontre que non.

L’extrême droite, dans ce pays, a besoin de racines populaires pour prospérer. Ses cadres, sur lesquels mise Philippot pour étoffer sa rébellion, n’ont jamais pesé très lourd dans l’équation, entre le peuple et son leader. Le Front national reste, comme l’UDC en Suisse, d’abord le parti d’un chef charismatique. Marine a mis genou à terre. Mais la dynastie Le Pen a suffisamment de ressources, et d’échos dans le public provincial, loin de Paris et des micros, pour dynamiter celui qui prétend, sans l’avouer, s’emparer de son fief.

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