Revue de presse

Le Front national, signe avant-coureur de la catastrophe

Mardi, les commentaires vont encore bon train dans les médias sur le score historique de la droite frontiste en France. Certains le voient même comme un dernier avertissement avant d’apercevoir Marine Le Pen sur le perron de l’Elysée

Après la percée historique du Front national (FN) dimanche au premier tour des élections régionales, les éditorialistes de la presse française demandent au Parti socialiste et aux Républicains d’entamer une «profonde remise en cause»: «Il ne fait pas de doute que la responsabilité des partis qui gouvernent la France depuis des lustres est lourdement engagée. Sauvez les meubles ne suffira pas», prévient Le Monde, après avoir lancé en titre: «Comment en est-on arrivé là?»

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Les partis «subissent, aujourd’hui, la sanction. Les uns et les autres ont échoué à sortir le pays du marasme où il se débat. Les uns et les autres n’ont pas su lui proposer un projet de société capable de lui redonner foi en ses atouts, en sa cohésion et en son avenir collectif.» «Tous à côté de la plaque»: «Diabolisation, dénigrement… depuis trente ans, toutes les stratégies politiques censées contrer le Front national se sont avérées inefficaces», renchérit Libération.

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Depuis longtemps, enchaîne ce quotidien, «le grand orchestre républicain, au son de la grosse caisse ou du violon, en jouant du sentiment ou de la raison, en invoquant les souvenirs historiques ou les menaces futures, sonne l’alarme contre le Front national. Et pourtant, malgré une ascension parfois contrariée, le FN est devenu en trente ans le premier parti de France. Cette défaite politique et culturelle, qui peut en annoncer d’autres, impose un examen de conscience.»

Mais encore: «A trop s’en tenir à la réprobation morale, les partis de gouvernement, plombés par leurs échecs sociaux et économiques, ont perdu l’appui des classes populaires. Le seul drapeau qui puisse rallier les classes populaires, c’est celui de la République sociale. Une République qui fixe des règles et qui les fait respecter.»

Quelle couleur?

De quelle couleur, à propos, ce drapeau? La question de la couleur à donner au FN, en face, est d’ailleurs, à en croire le magazine en ligne Slate, «un sujet de discussion très véhément sur le forum associé à l’article «couleur politique» de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Certains médias utilisent le noir et le marron sur leurs cartes. Ces couleurs-là font néanmoins polémique, car elles sont depuis le siècle dernier associées aux fascistes italiens (les «chemises noires», sachant que le noir est également la couleur de l’anarchisme) ou aux nazis (les «chemises brunes»).»

Quoi qu’il en soit, la «situation nouvelle fracasse tous les codes des soirées électorales antérieures. Elle laisse les perdants, la gauche et la droite, sans stratégie. Et sans voix», déplore L’Opinion. Certes, «les bombes n’ont pas aidé Hollande», selon La Vanguardia de Barcelone, mais «ce n’est pas aux Français de se réveiller. C’est à ceux qui les dirigent», précisent Les Echos.

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«Nous avons besoin de projets sérieux, durables, solidaires», assène, de son côté, La Croix: «Le gonflement considérable du nombre de réfugiés se dirigeant vers l’Europe», «les attaques terroristes du 13 novembre» et «une nouvelle poussée du nombre de demandeurs d’emploi» doit inciter la France à «atteindre un objectif décisif: remettre le travail au centre de la vie sociale».

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Vue d’Allemagne, la France est tout bonnement «en train de changer de cap idéologique», relève pour sa part Courrier international. A tel point que la Süddeutsche Zeitung se demande: «Mais sont-ils fous, ces Français?» («Die spinnen, die Franzosen?»). Si de plus en plus d’entre eux donnent sa chance au FN, ce n’est «pas par protestation mais par conviction désespérée et amère». Résultat: le vent tourne, «le pays dérive à droite», juge le Spiegel.

Et comment cela va-t-il évoluer? Interrogé par Mediapart, «le sociologue Sylvain Crépon, qui travaille depuis vingt ans sur l’appareil frontiste», explique que la tactique de Marine Le Pen vise un réseautage en profondeur. A la différence de son père, qui «n’a jamais pris la peine de se constituer un réseau d’élus locaux et qui percevait toute baronnie qui se constituait comme une menace», elle travaille à construire «un maillage d’adhérents et de militants, mais aussi et surtout d’élus locaux».

Du coup, ce verdict des urnes, écrit Die Zeit, «a toutes les chances d’entrer dans les livres d’histoire comme le dernier avertissement, de nouveau mal interprété, que lancent les électeurs français, le signe avant-coureur d’une catastrophe qui s’annonce depuis des années: […] une victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017.» Avant cela, s’adressant aux «biloutes», l’acteur Dany Boon, relève 24 heures, «a posté un message qui a fait mouche sur Facebook»:

Quant au Guardian britannique, cité et traduit par Eurotopics, il prend de la hauteur en expliquant que «la force d’attraction qu’exerce l’idéologie d’extrême droite sur de larges pans de la population française remonte à la fin du XIXe siècle. Le FN mise sur une stratégie habile qui consiste à diffuser ses idées au-delà de la classe moyenne déchue et des familles ouvrières frappées par la crise économique, en essayant de toucher un groupe plus large de personnes, qui estiment que le modèle républicain de la laïcité est menacé par la croissance de l’islamisme radical.»

En remontant plus loin dans l’Histoire, «l’avènement du Front national doit également être perçu dans un contexte historique plus large, celui de la résilience de l’extrême droite, du boulangisme du XIXe siècle à la guerre d’Algérie en passant par Vichy». Atlantico fait aussi dans l’analyse historique en fustigeant la «rhétorique creuse […] qui tourne à vide faute de la moindre définition [des] valeurs» par les partis traditionnels.

Alors que Marine Le Pen, elle, «ne cesse de les invoquer», ces valeurs. «Liberté, égalité, fraternité, laïcité», a-t-elle proclamé au soir du premier tour. «La droite comme la gauche ne parviennent pas à la contrer sur ce terrain décisif, car elles sont hors d’état d’expliciter leurs propres «valeurs républicaines». Et pour cause: la «République» chère à une grande partie de la gauche est l’autre nom de Mai 1968: libération des mœurs mais antilibéralisme politique et économique, antiaméricanisme, antimilitarisme, internationalisme et multiculturalisme. L’on est loin de Ferry et Clemenceau

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