En Suisse, nombreux sont ceux qui se creusent la tête quant au futur de leurs rapports avec des partenaires de la République populaire de Chine (RPC). Alors que le gouvernement fédéral suisse s’efforce d’élaborer une nouvelle stratégie envers la Chine, certaines entreprises s’interrogent sur leurs chaînes d’approvisionnement au vu de la diplomatie de la santé et du masque de la RPC ou du génocide culturel au Xinjiang. Les universités revoient par ailleurs leur coopération avec des partenaires se conformant de plus en plus aux grandes lignes de «la pensée de Xi Jinping». En réaction aux événements en cours à Hongkong, enfin, des acteurs de la société civile ayant participé au dialogue sino-suisse depuis plusieurs années, souvent avec les meilleures intentions, remettent en cause leur engagement.

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La RPC embrasse le destin qui lui est supposément réservé, à savoir de devenir la nouvelle superpuissance du XXIe siècle. Et son régime autoritaire centré autour d’un parti marxiste-léniniste surplombant l’Etat se comporte bien comme tel. Le Parti communiste chinois (PCC) renforce son influence et son appareil de propagande, conteste plus ouvertement l’autonomie de Taïwan, s’engage dans une diplomatie économique coercitive à l’endroit de l’Australie et étend sa présence médiatique à travers le monde. Au même moment, la controversée «Initiative route et ceinture» (Belt and Road Initiative, en anglais) cimente l’idée selon laquelle la RPC, et elle seule, deviendra la prochaine superpuissance.

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L’influence chinoise comme interférence

Dans ce contexte, il semble que nous ayons perdu la capacité de comprendre le marxisme-léninisme et son vocabulaire. Le PCC a ainsi pour dessein d’influencer, d’endoctriner et de mobiliser des groupes et des individus hors de sa sphère afin de parvenir à ses objectifs. A ces fins, il coopte et manipule les élites dans l’espoir de façonner le discours et la prise de décision en exploitant l’espace conceptuel qui entremêle l’influence et l’interférence. Il attache une importance particulière à la dissémination de sa propagande, à la surveillance de la diaspora et notamment des communautés tibétaine et ouïgoure, au transfert de l’information scientifique et technique et au soutien des services de renseignement.

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Une facette de cet Etat-parti chinois que nous avons de la difficulté à identifier, malgré sa présence en Suisse, est le Front uni. C’est une des priorités du régime. Sous le règne de Xi Jinping, l’étendue, les ressources (budget, personnel) ainsi que l’importance du Front uni se sont considérablement accrus. Le Front uni applique une tactique que le PCC déploie tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine. Celle-ci distingue les membres du PCC des non-membres, en faisant le tri au sein de ces derniers entre les «amis» et les «ennemis» du parti.

Le système du Front uni

Le terme «Front uni» fait référence à un des nombreux systèmes de l’appareil étatique chinois, à l’instar des affaires extérieures, de la propagande et de l’idéologie, de l’armée et de la sécurité, de l’économie et des finances. Le PCC fait usage de chacun de ces systèmes dans le cadre de ses opérations d’influence à l’étranger. Le système du Front uni opère sous la supervision du «Petit Groupe de premier plan du front uni central», établi en 2015, et il est présidé par le quatrième membre du Comité permanent du Politburo. Sa plateforme la plus importante est la Conférence consultative politique du peuple chinois, alors que ses activités quotidiennes sont gérées par le Département du travail du front uni.

De nombreuses organisations se trouvent sous la responsabilité du système du Front uni, telles que le «Conseil chinois pour la promotion de la réunification nationale pacifique». Toutes ces organisations possèdent des membres et des affiliations à l’étranger, qui sont souvent sous la direction des ambassades et consulats. Quoique nous ayons une idée assez précise des structures de ces acteurs, leurs opérations sur le terrain demeurent souvent peu connues.

De nombreuses preuves

En Suisse, nous possédons déjà de nombreuses preuves tangibles du déploiement de tactiques du Front uni. Il y est présent par le relais d’une douzaine d’organisations. L’une d’entre elles, basée à Genève, est l’«Association suisse des commerçants et entrepreneurs d’origine chinoise». Les personnes chargées de cette association entretiennent des liens avec un réseau d’organisations suisses impressionnant. Le parcours professionnel des membres du conseil d’administration est révélateur. Y siègent un richissime homme d’affaires hongkongais, un propriétaire de restaurant ayant fui le Vietnam avant de faire sa carrière dans la communauté chinoise d’outre-mer, un professeur de médecine à l’Université de Zurich, plusieurs praticiens en médecine traditionnelle chinoise et deux individus entretenant apparemment des liens étroits avec le gouvernement fédéral suisse.

Une autre organisation importante est la «Fédération des associations des Chinois d’outre-mer en Suisse», qui rassemble de nombreuses associations, dont celle basée à Genève mentionnée ci-dessus, ainsi que l’«Association suisse des chercheurs chinois en science et technologie», qui revendique plus de 1000 membres. S’intéressant surtout à la communauté chinoise d’outre-mer, cette dernière interagit davantage que toute autre organisation avec le milieu universitaire et de recherche suisse, dont l’Institut Paul Scherrer dans le canton d’Argovie. Financée directement par l’ambassade de Chine à Berne, elle supervise les diverses associations d’étudiants et de chercheurs chinois dans les universités suisses.

Les modalités d’une réponse

Comment réagir? Voici quelques points fondamentaux: 1. Il est important de rappeler que la plupart de ces activités sont tout à fait légales. 2. Ceux qui participent à ces activités ne sont pas nécessairement au courant de leur cooptation. 3. Quoi qu’il ait à voir avec le Parti communiste, ce problème n’est pas à proprement parler «chinois». Il existe à cet égard un danger réel de jeter de l’huile sur le feu de la xénophobie et du racisme, ce qui fait courir le risque d’éroder les fondements mêmes de la démocratie pluraliste. 4. Ce sont des personnes réelles qui participent aux activités du Front uni, et ce à tous les niveaux. S’informer sur leur complexité sociologique s’avère crucial afin d’éviter de réagir d’une façon qui ne peut que polariser l’opinion.

Une rivalité systémique?

Les déclarations de l’Etat-parti chinois tendent à normaliser l’image de leader international responsable et digne de confiance de la RPC. A Genève, où siègent de nombreuses organisations multilatérales, on assiste de plus en plus clairement à la tentative de la RPC de se définir comme un acteur clé dans l’élaboration de normes à l’échelle internationale, alors même qu’elle cherche à ébranler le droit international et le régime des droits de l’homme ainsi qu’à imposer son discours sur les normes techniques internationales. Cette divergence idéologique profonde est soulignée, sans ambiguïté, par les activités du Front uni. En fait, l’homogénéité du message résonnant au sein de la chambre d’écho du Front uni s’avère stupéfiante.

Cette rivalité systémique s’exprime dans un langage dérivé de la guerre froide qui ignore non seulement les dimensions transversales du capitalisme global, mais aussi les réalités transnationales et les mondes vécus de plus en plus numériquement, des réalités auxquelles s’adapte pourtant rapidement le Front uni afin de mieux les exploiter. Une option pour contrer les tactiques du Front uni serait de les étudier, de les mettre en lumière et de leur apporter une réponse, c’est-à-dire agir dans les règles d’une démocratie libérale et pluraliste.

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