La frontière, disait un vieux prof de géographie français, ça sert à faire la guerre. Il y a un groupe d’un côté, un groupe de l’autre, avec au milieu une ligne, le Rhin, les Pyrénées, l’islam, le droit de vote aux étrangers ou n’importe quoi d’autre.

Quand la cloche donne le signal, ils se foncent dessus. Le soir, on proclame le vainqueur et le vaincu. On ramasse les cadavres par milliers, tous ces corps et âmes d’innocents qui ne font partie ni d’un groupe ni de l’autre, déchiquetés par les herses coupantes de cette frontière subitement érigée au milieu de leurs habitudes.

Depuis qu’il a pris sa carte au Front national, le président français a remis la frontière «au cœur de la politique». Il veut la faire repousser sur les limites décriées des vieilles nations européennes et sur le terrain ravagé de la globalisation. On l’entend, le soir, hurler comme un loup dans la forêt des micros, «ici, c’est la France, pas l’Espagne».

Les dividendes de la frontière, c’est cinq ans à l’Elysée. A Genève, Eric Stauffer en attend quatre au Conseil d’Etat.

La frontière, ça sert à faire de l’argent. Il y a un taux d’impôt d’un côté, un taux d’impôt de l’autre, et entre les deux des avocats d’affaires qui font la navette munis de longues vues juridiques dans lesquelles ils observent le moindre vide légal propre à faciliter le passage des valises. On les voit alignés dès l’aube sur les hauteurs de Genève et de Lausanne, leurs pronostics calés sur le 6 mai pour savoir lequel des deux candidats à la présidence sera le moins dommageable pour leurs clients, réfugiés du fisc français.

Cette frontière-là, nuisible au budget de la République, Nicolas Sarkozy veut la dynamiter pour la remplacer par une autre, «la frontière entre le bien et le mal», une démarcation que la Suisse, à ce stade, ne reconnaît pas.

La prodigalité de la frontière est sans équivalent. Elle fournit non seulement des emplois et des opportunités économiques liées aux différentiels de salaire, de prix ou de régime, mais une gamme infinie d’expériences et d’émotions politiques où se mesurent et se comparent les appartenances primordiales.

La vie autour de la frontière est un tissu de décisions et de volontés individuelles temporaires, enveloppées dans un cadre de négociations fines d’Etat à Etat. Et là, dans cet entre-deux qui sépare et rassemble en même temps, les identités se frottent, les mentalités se jaugent, les récits familiaux prennent des allures d’aventures coloniales.

Dans les jours de plein-emploi, on fait silence sur les pensées intimes pour ne pas réveiller le dragon qui sommeille. Mais les préjugés sont conservés au frais au cas où ils pourraient servir. La frontière en abrite des milliers. Depuis que Le Pen a ouvert la boîte, les Sarkozy, Blocher et autres fanationalistes du genre se servent sans se gêner.

J’allais oublier: la frontière, ça sert aussi à faire la paix. Il y a un groupe d’un côté et un groupe de l’autre, avec au milieu une rivière de malentendus et d’hostilité. Quand la cloche donne le signal, ils se mettent à s’embrasser, à se congratuler et à signer des MOU (Memorandum of understanding) qui rapportent. En règle générale, c’est après des élections.

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