L’avis de l’expert

Quelles frontières souhaite Israël?

Mladen Marko Weinberger, ancien directeur de publication du «Time» pour l’Europe, plaide pour la seule solution raisonnable qui permette la survie d’Israël à long terme: la création négociée d’un Etat palestinien

En 1979, à Camp David, la paix avec l’Egypte dépendait de la déclaration sans ambiguïté qu’Israël était prêt à se retirer du Sinaï. Le président Sadat visita Jérusalem, Menahem Begin fit cette déclaration, et la paix fut conclue.

Depuis 1967, Israël occupe la Cisjordanie, Gaza et le Golan. Lorsque je dis Gaza, ce n’est pas une erreur de frappe, car si, en effet, Israël a retiré en 2005 quelque 9000 colons et l’armée qui les protégeait, les entrées et sorties de ce territoire de 340 km2 et une population de 1,5 million de personnes sont hermétiquement bouclées et contrôlées par Israël d’une part et l’Egypte d’autre part.

Pour se protéger des attentats suicides, Israël commença à partir de juin 2002, la construction d’un mur de protection haut de 8 mètres qui sépare physiquement les territoires sur un tracé dont la logique politique est aussi ambiguë que les terres qui sont incluses ou exclues. On le nomme Geder HaHafrada en hébreu, ce qui se traduit par «grillage de séparation».

Il m’est difficile de ne pas penser aux différents murs et ghettos dont les ruines et les échecs, toujours tragiques, jonchent l’Histoire.

Murs construits pour enfermer ou pour s’enfermer! Enfermer dedans ou enfermer dehors!

J’étais en Israël en 1951, fuyant – comme tant d’autres familles juives survivantes de la Shoah – le nouveau totalitarisme communiste en Yougoslavie. Je me souviens donc de l’espoir que suscitait la création de ce nouvel Etat, refuge pour tous ceux qui quelques années auparavant étaient les «damnés de la terre».

Je me souviens aussi de l’immense sympathie pour cette terre née des cendres d’Auschwitz. Démocratique, social et socialiste, déterminé, Israël jouissait de l’admiration du monde entier. Les jeunes, Européens, Américains et autres, juifs et non juifs, rêvaient de passer un été dans un kibboutz, invention extraordinaire des nouveaux citoyens de ce pays nouveau – exemple de solidarité et de fraternité.

Il est évident que le monde arabe en général et les voisins d’Israël en particulier réagirent avec violence – la première guerre éclate le lendemain de la création du nouvel Etat. D’autres suivirent: 1956, 1963, 1967, 1973, 1982. Toutes étaient considérées comme défensives. Conséquence de l’exiguïté de son territoire, Israël ne pouvait pas se permettre de perdre une bataille, car c’était perdre la guerre.

Il est donc facile de comprendre l’obsession d’Israël pour sa sécurité: quelques millions d’Israéliens sur un petit territoire, dos à la mer, entourés de quelques centaines de millions d’Arabes hostiles.

Pourtant la situation évolue tout au long de ces décennies – la paix avec l’Egypte en 1979 et avec la Jordanie en 1994, les accords d’Oslo le 13 septembre 1993 lorsque l’OLP de Yasser Arafat reconnaît le droit à l’existence d’Israël et Israël reconnaît l’OLP comme le représentant légitime du peuple palestinien. Fin mars 2007, à Riyad, 21 des 22 membres de la Ligue arabe confirment leur soutien au «Projet de Beyrouth 2002» proposé par l’Arabie Saoudite sur le statut final et qui est toujours valide en 2010.

De pourparlers en négociations, on parle beaucoup, on signe des traités intérimaires, tous les aspects épineux – Jérusalem Est, le droit au retour des réfugiés, les compromis territoriaux d’un futur Etat palestinien – sont discutés, négociés, décortiqués. Wye, Camp David, Charm el-Cheikh, Madrid sont entre autres les scènes d’un espoir qui s’évapore aussi rapidement qu’il naquit lentement.

Sur le terrain, Israël construit des routes, des colonies, des infrastructures. Les check-points se multiplient. Le fait accompli de la colonisation et des constructions fragilise toutes les initiatives. En fait, malgré les moratoires (?!) consentis périodiquement par Israël, le territoire potentiel de cet Etat «potentiel» se rétrécit de mois en mois, d’année en année.

Lors du lancement solennel de JCall à Bruxelles le 3 mai dernier, David Calef d’Italie, parlant en son nom et au nom du Groupe Martin Buber de Rome, dit – je cite en anglais pour respecter absolument ses mots et sa pensée: «[…] which rational human being can really believe that Israel is currently serious about a two state solution and all the territorial compromises that this solution entails, when he or she can witness, almost on a daily basis, the expansion of the settlements in the West Bank, in East Jerusalem and the continuing siege of Gaza. I believe that the answer to that question is that no rational and honest human being can reconcile the two state solution with the expansion of the settlements.»

Dans un récent hommage à Yitzhak Rabin, assassiné il y a quinze ans, Bill Clinton cite ce grand militaire mort pour la paix: «Assez, assez de sang, assez de larmes. Nous n’avons pas de sentiment de vengeance. Nous comme vous, voulons construire un foyer, planter un arbre, aimer, vivre à vos côtés dans la dignité, empathie, vivre en hommes libres.» Clinton ajoute qu’il reste convaincu que si Rabin avait vécu, une paix durable aurait été forgée dans les trois ans après la poignée de main de Washington.

Alors, pourquoi? Les roquettes du Hamas? Le terrorisme? La menace permanente sur Israël? Certes, tout cela est vrai. Mais la ghettoïsation de Gaza, les milliers de morts causé par «Plomb durci», l’humiliation quotidienne en Cisjordanie, l’étranglement voulu de tout espoir, cela aussi est vrai. Vraie encore la disproportion des forces qui provoque des réactions de désespoir.

J’ai fait allusion à la sympathie et au soutien dont jouissait Israël dans ma jeunesse. Depuis un peu plus de vingt ans – peut-être 1982 et l’horreur de Sabra et Chatila –, cette sympathie s’amenuise, se fissure, et l’opinion publique de par le monde trouve de plus en plus difficile de soutenir Israël.

Ce n’est pas la propagande «islamiste» prêchant la mort d’Israël qui est la cause de cette dégradation. C’est l’injustice de Jénine, de Gaza, du Liban, de la Cisjordanie et tant d’autres qui nourrit ce déclin de sympathie envers Israël et alimente un antisémitisme qui nous angoisse tous. C’est aussi l’illégalité flagrante des assassinats ciblés et les victimes collatérales et innocentes de ces opérations.

La raison de toutes les actions et excès de Tsahal est justifiée par la sécurité d’Israël menacée de toutes parts. Mais qu’en est-il de la sécurité des populations de Cisjordanie et de Gaza? Le prix payé par eux en vies d’hommes, de femmes et d’enfants – et infra­structures – est aussi effroyable qu’incontestable.

Il y a plus de quarante ans que ce rêve de paix est au centre des multiples «sommets» sur les dangers que représente ce Moyen-Orient si riche et si divisé. Je crains que nous ayons atteint une limite dans le temps et que cette situation ne puisse durer encore quarante ans. Toutes les parties connaissent la solution.

Toutes les parties savent que «deux Etats pour deux peuples» est la seule issue. Toutes les parties savent ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Toutes les parties savent que cette unique solution, malgré toutes les méfiances et difficultés, porte en elle la semence du progrès, du bien-être et de la stabilité régionale.

Si, comme en 1979 avec l’Egypte, Israël définissait ses frontières souhaitées, avec précision, sans ambiguïté, sans «linkages» irréalistes, une conclusion rapide et durable pourrait être concrétisée. Naturellement, elle doit se faire dans l’esprit et la volonté de ce que Daniel Cohn-Bendit a si bien articulé et que je résume: les rêves aussi bien d’Israël que des Palestiniens ne sont pas réalisables en leur intégralité. Le rêve d’Israël doit se limiter, celui des Palestiniens aussi. Tel-Aviv ne sera jamais dans l’Etat palestinien. Ramallah ne fera jamais partie d’Israël. La solution sera possible lorsque ces deux rêves seront limités par la raison et, surtout, deviendront un rêve mutuel.

En fait, la question fondamentale n’est pas la création d’un Etat palestinien viable, prospère et fort. La question fondamentale est: «Israël peut-il survivre à terme sans la création d’un tel Etat?»

Souhaitons que ce message se fasse entendre en Israël et dans toutes les chancelleries de la planète. Il faut aussi que la voix de la Diaspora juive cesse de se taire et dise haut et fort son soutien pour qu’Israël vive et son refus de participer par omission à son suicide. JStreet aux Etats-Unis et, depuis mai 2010, JCall en Europe sont les manifestations de ces voix juives. Encore faibles, parfois timides, attaquées par les associations et communautés traditionnelles, ces voix sont essentielles.

N’oublions jamais que le silence est le plus grand assassin de l’humanité – l’exemple le plus cruel en est la période 1940-1945.

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