Revue de presse

Avec la fuite d’Anna Gabriel, l’indépendantisme catalan essaime en Suisse

Réfugiée à Genève, la dirigeante affûte la stratégie d’internationalisation du conflit mise en place par les ex-dirigeants de la province sécessionniste. En sortant du territoire de l’Union européenne, où les processus d’extradition sont plus directs

La procureure du Tribunal suprême espagnol a émis ce mercredi en début d'après-midi un mandat d'arrêt contre l'ex-députée indépendantiste catalane Anna Gabriel, actuellement réfugiée en Suisse, selon la chaîne de TV espagnole Tv3. Elle est accusée de «rébellion» par la justice espagnole.

La dirigeante indépendantiste de Catalogne Anna Gabriel i Sabaté, 43 ans, a donc quitté l’Espagne pour échapper à une éventuelle incarcération et s’est installée en Suisse, d’où elle a assuré mardi être privée d’un procès équitable. Sur son compte Twitter, elle a défendu il y a à peine quelques heures en catalan sa liberté d’expression en écrivant que «les mots savent voler et qu’ils ne peuvent pas être enfermés à l’intérieur d’une cage». Ce, avec la photo du rappeur majorquin catalophone Valtònyc, arrêté en 2012 et condamné cinq ans plus tard à 3 ans et demi de prison ferme pour «injure à la couronne» d’Espagne, mais surtout pour incitation à la haine.

En fait, on croyait Anna Gabriel «partie au Venezuela soutenir Nicolas Maduro dans sa nouvelle campagne présidentielle», écrit L’Opinion: «Disparue des radars, ces dernières semaines», alors que la professeure de droit à l’Université autonome de Barcelone était «convoquée par la justice espagnole mercredi pour expliquer le rôle de son mouvement dans les événements qui ont amené la déclaration unilatérale d’indépendance de la Catalogne», elle se trouvait à Genève.

Lire aussi: La Suisse n’expulsera pas l’autonomiste catalane Anna Gabriel

Répondant aux révélations du journal catalan El Periodico, le mouvement anticapitaliste Candidature d’unité populaire (CUP) a convenu, ce week-end – et cite à ce propos Le Temps et la RTS, comme beaucoup d’autres médias, tels que la BBC –, que sa dirigeante avait effectivement déménagé à Genève. Dans le but, dit-il, de «préparer sa stratégie de défense» dans le cadre des poursuites pour sédition et rébellion dont elle fait l’objet devant le Tribunal suprême espagnol. Une thèse également défendue par El Nacional.

De fait, aux yeux de La Croix, «c’est une jeune femme assagie, qui est apparue» au 19h30 de la RTS mardi: «Finis les propos fougueux sur l’indépendance de la Catalogne dont son parti était un des fers de lance.» N’empêche, elle «compare la situation en Espagne à celle qui prévaut en Turquie et dénonce une chasse aux sorcières avec toutes sortes de personnes poursuivies ou mises en accusation, dont des professeurs, des policiers, des politiciens et même de simples électeurs». L’avocat genevois Olivier Peter assure la défense de celle qui «affirme vouloir rester en Suisse où elle se dit prête à solliciter l’asile politique en cas de demande d’extradition»: «Dans ce cas, c’est la Suisse qui décidera ce qu’elle fera avec moi.»

Dans les pas du «noyau dur»

Précision importante, donnée par le quotidien français: «La Suisse, qui n’est pas membre de l’Union européenne, n’est pas tenue de répondre à une demande de détention immédiate qui serait [faite] par l’Espagne. Le juge espagnol devrait demander un ordre international d’extradition par le biais d’Interpol. Mais selon la loi en vigueur en Espagne, la justice espagnole peut demander l’extradition seulement si elle a déjà prononcé une condamnation ferme ou un ordre d’emprisonnement immédiat. Ce qui n’est pas le cas.»

«En quittant l’Espagne», explique l’Agence France-Presse notamment citée par Le Devoir de Montréal, «Anna Gabriel marche dans les pas de cinq autres indépendantistes: le président catalan destitué, Carles Puigdemont, et quatre ex-«ministres» régionaux, installés en Belgique» et sous une enquête qui «vise l’ensemble du noyau dur séparatiste, une trentaine de personnes, dont quatre sont encore en détention provisoire, depuis plus de trois mois, notamment l’ancien vice-président Oriol Junqueras», d’Esquerra republicana.

«Et hop, un nouvel exil indépendantiste catalan mais, cette fois-ci, en Suisse!» titre pour sa part Mediapart, arguant du fait que «la stratégie d’internationalisation du conflit catalan avance ses pions alors que la justice espagnole, très dépendante du gouvernement, est de plus en plus décrédibilisée en Europe!». Le site ajoute que l’avocat de la CUP a défendu cette décision de se réfugier à Genève parce qu’il «considère que Gabriel n’aura pas droit à un procès juste. […] Au cas où serait formulée une demande d’extradition à l’encontre d’Anna Gabriel, il solliciterait qu’elle bénéficie du droit d’asile politique. Il a calculé qu’une demande d’extradition ne déboucherait que dans un délai de six à dix mois. Il s’est dit convaincu que la justice suisse offrirait les garanties que ne présente pas la justice espagnole.»

Plusieurs scénarios juridiques sont envisageables, explique La Vanguardia de Barcelone, qui évoque aussi un cas intéressant d’une éventuelle «dette» juridique de l’Espagne envers le Ministère public de la Confédération: celui d’Hervé Falciani, qui s’était rendu en Espagne sur le conseil de membres du gouvernement américain. A son arrivée à Barcelone en juillet 2012, il avait été arrêté en raison du mandat d’arrêt international suisse et mis en détention, le temps que l’Audiencia Nacional décide de son extradition ou non vers la Suisse. Ce qu’elle n’avait pas fait.

Quoi qu’il en soit, à Madrid, El Mundo confirme que l’affaire va être compliquée à partir du moment où la Suisse ne peut de toute manière pas accepter une demande d’extradition pour des motifs politiques. De ce point de vue, l’affaire passionne l’entier des médias du monde hispanophone, historiquement très sensibles aux questions des droits de l’homme et des persécutions politiques, notamment sous le franquisme en Espagne et pendant les longues périodes de dictatures en Amérique latine. Cela énerve beaucoup El Mundo qui, dans un éditorial au vitriol – «Anna Gabriel, como una reina» – pourfend ce «martyre [qui] se poursuit dans l’épopée sanglante du nationalisme», avec une caricature plutôt explicite de la reine Isabel II:

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