Il était une fois

La fuite du roi et ses imitations

Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch a pris la fuite, après avoir tourné les armes contre son opposition et perdu son pari de la vaincre. On n’a pas su, de toute la semaine, s’il était encore en Ukraine ou s’il avait réussi à trouver refuge en Russie, comme c’était son intention avant d’en être empêché par des gardes-frontières. Il a réapparu hier, vendredi, côté russe, à Rostov-sur-le-Don. On ignore comment il y est arrivé.

La fuite, en politique, déroge au code de l’honneur. Elle est une trahison de la promesse de servir, une lâcheté. Elle est couverte de honte. Le soulagement qu’elle procure aux vainqueurs est entaché d’humiliation: le vaincu, ne reconnaissant pas sa défaite, ne leur concède pas non plus la victoire. Il ajoute le mépris à la violence. En se soustrayant à leur jugement, il blesse leur raison, un crime impardonnable. S’il devait être rattrapé, Viktor Ianoukovitch n’échapperait pas à leurs foudres.

Dans son «reportage» sur la fuite de Louis XVI en 1791, Alexandre Dumas écrit que l’arrestation du roi à Varennes fut l’une des cinq marches de l’échafaud sur lequel il eut la tête tranchée*. Une précision du romancier est intéressante pour le cas ukrainien. Deux partis souhaitaient que le roi s’échappe: les républicains, pressés d’en être débarrassés sans avoir à le décapiter pour proclamer la République; et les royalistes désireux de le voir retrouver sa liberté pour profiter des offres de soutien de l’étranger. Les monarchistes constitutionnels, eux, avaient besoin du roi pour leur projet politique. Ce sont eux qui l’ont arrêté à Varennes.

Qui étaient les gardes-frontières de l’Ukraine orientale qui ont arrêté Ianoukovitch, refusant selon leurs dires les pots-de-vin offerts pour sa libération? Que cherchaient-ils? Qu’avaient-ils l’intention de faire de leur prisonnier? Et ces parlementaires fidèles jusqu’au dernier moment qui, lui absent, ont voté sa destitution, qui sont-ils? Des girouettes politiques ou des stratèges au petit pied soudainement privés de l’espoir d’une négociation avec les insurgés, telle qu’elle se dessinait après la visite des Européens et l’accord passé avec Ianoukovitch? Orphelins d’une solution, aussi illusoire fut-elle, en avaient-ils une autre avant de rallier Maïdan? Qu’entendaient-ils faire du président déchu? L’oublier? Le juger? Pour quelle Ukraine?

Toutes les fuites de chefs d’Etat ne se ressemblent pas. Mais elles laissent dans la mémoire un sentiment de dégoût, de gâchis. Le cours de l’histoire est changé par l’acte imprévu d’un chef brusquement révélé dans sa couardise, son égoïsme, sa vanité. Mais comme dit le proverbe, «Jupiter ôte la raison à ceux qu’il veut perdre».

Zine el-Abidine Ben Ali nie avoir fui le 14 janvier 2011 au terme d’une nouvelle journée d’émeute en Tunisie. Selon sa version des faits, expliquée par son avocat lors de son procès par contumace, il s’agissait pour lui d’un départ temporaire à Djeddah, en Arabie saoudite, inspiré par la crainte d’un assassinat contre sa personne. Le responsable de sa sécurité avait insisté pour qu’il quitte Tunis avec sa femme et ses enfants «pour quelques heures», le temps de déjouer le «complot». A Djeddah, le président a demandé au pilote de l’avion de l’attendre. Mais l’avion est reparti sans lui. Le président est alors «resté à Djeddah contre son gré». Ben Ali déforme la séquence des événements en sa faveur mais sa tentative de justification montre combien sa réputation de fuyard l’embarrasse.

Elle n’embarrasse pas Kourmanbek Bakiev, l’ancien président du Kirghizistan, en fuite depuis avril 2010. Suite à un soulèvement populaire contre l’emprisonnement d’opposants, il s’est réfugié dans le sud du pays pour tenter de rallier ses alliés, puis il est parti pour le Kazakhstan et plus tard la Biélorussie, où il est toujours, fermement protégé de toute extradition. De Minsk, il se proclame toujours «président du Kirghizistan», traitant le nouveau gouvernement de «bandits». Un tribunal militaire l’a condamné l’an dernier à 24 ans de prison.

Le président Amadou Toumani Touré a fui le Mali pour le Sénégal en 2012, non sans avoir démissionné au préalable.

Le président François Bozizé a fui la République de Centrafrique pour le Cameroun, après un coup d’Etat, en 2012.

Mobutu Sese Seko a fui le Congo en 1997 pour la Suisse après un coup d’Etat. Il est mort au Maroc.

Mengistu Hailé Mariam a fui l’Ethiopie pour le Zimbabwe en 1991, après le soulèvement d’Addis-Abeba et la chute de l’URSS, son pourvoyeur d’armes et de devises. Il y est toujours.

A Harare, rien ne fait fuir le président Robert Mugabe.

A La Havane, les Castro tiennent aussi.

Au Caire, Hosni Moubarak n’a pas fui. Les militaires qui l’avaient servi ont repris le pouvoir sous les acclama­tions.

Nicolae Ceausescu s’est enfui de Bucarest en décembre 1989, après l’éclatement de la révolution. Il avait ordonné «qu’on en finisse avec cette bagatelle d’université et qu’on rétablisse le silence des citoyens». L’ordre n’avait pas été suivi. Voulait-il fuir le pays? Où aurait-il été? Il reste de l’épisode, parsemé d’intrigues, de traquenards et de contretemps, la mémoire des cadavres du président et de sa femme, criblés de balles après un jugement sommaire. Le tyran n’était plus utile à personne. L’intérêt de ses successeurs était de tirer un trait.

Tandis que les monarchistes constitutionnels qui ramenaient Louis XVI à Paris, après son arrestation à Varennes, comptaient sur lui pour la suite. Ils avaient fait afficher des placards dans les rues: «Quiconque applaudira le roi sera bastonné. Quiconque l’insultera sera pendu.»

Viktor Ianoukovitch président ne sert plus à personne. Président déchu, il peut servir comme accusé devant un tribunal. L’insulter ne vaut même plus la peine.

* Alexandre Dumas, «La Route de Varennes».