Du bout du lac

Le fumet désuet de la disruption

OPINION. Avec elle, tout allait changer et tout serait réenchanté. Jusqu’à ce que les politiciens se mettent à disrupter la disruption: voir Uber, voir Airbnb, selon notre chroniqueur

On allait voir ce qu’on allait voir. Tout allait changer, tout serait réenchanté. Rien ne serait plus jamais comme avant. C’était il y a quelques années à peine, et le futur s’appelait Uber, ou Airbnb. Les deux poissons-pilotes d’une lame de fond providentielle et révolutionnaire: la disruption. Qui allait tout emporter sur son passage, pour le bien de tous. Les règles? Disruptées! Les vieux réflexes? Disruptés! Les certitudes, les habitudes? Disruptées, puisqu’on vous le dit! Disruptons et multiplions, scandait-on en transe, en attendant l’Apple Watch, les yeux rivés sur cette Silicon Valley décidément messianique.

Le risque de mourir de honte

Souvenez-vous, c’était hier. Il fallait vous cacher pour appeler un vrai taxi, au risque de mourir de honte. Descendre à l’hôtel, vous n’y pensiez même plus («Attends, t’es allé à l’hôtel? Pourquoi-t’as-pas-pris-un-Airbnb?»). Et des pans entiers du vocabulaire étaient devenus imprononçables. Salaire, employé, retraite, droit du travail, couverture sociale: à la cave avec les vieux cartons, entre Herbert Léonard et le Minitel.

Jusque-là, l’humanité avait pourtant poussivement tenté de s’organiser. Bon gré, mal gré, au fil du temps, des famines et des guerres, un vague consensus avait fini par émerger. Il était à peu près admis, du moins de ce côté de l’Atlantique, qu’une dose de solidarité était préférable à l’état de nature. Les collectivités humaines étaient donc tombées d’accord sur quelques règles à respecter pour éviter la loi de la jungle et le joyeux massacre darwinien.

A la cave, les politiques!

Mais Uber et ses ouailles avaient balayé tout cela d’un revers excédé. Il fallait vraiment être buté, borné ou, pire, définitivement de gauche pour croire encore à ces vieilleries. Comment de vulgaires politiciens pouvaient-ils être assez ploucs pour opposer des siècles de progrès social au luxe essentiel de pouvoir commander une Prius et son chauffeur sans sortir de cash? Allez hop, à la cave, les politiques, avec Herbert et son Minitel!

Des lois, des règles, des ordonnances…

Et puis quelque chose de tout à fait imprévu s’est produit: du tréfonds de leur cave, ces satanés politiques ont commencé à disrupter la disruption. Avec leurs vieux outils rouillés, des lois, des règles, des ordonnances. Aux Etats-Unis d’abord, ironie du sort, puis un peu partout, jusqu’à Genève, les deux poissons-pilotes ont été priés de rentrer dans le rang, ou de fermer boutique. Retour de flamme et fin du délire: devant nos yeux rouverts, le nihilisme s’est vu contraint d’admettre qu’il n’a peut-être jamais été un grand modèle d’affaires. Et la ringardise a changé de camp. Je vous appelle un taxi?


Chronique précédente

La Ghouta, d’un French doctor à l’autre

Publicité