Revue de presse

Ces funérailles de Fidel Castro qui embarrassent tout le monde

Alors que la gauche latino-américaine a rendu un vibrant et long hommage au «lider» disparu vendredi, pas grand monde ne sera présent dimanche à Santiago de Cuba pour les derniers adieux. Le malaise, certain, des chefs d’Etat n’empêche pas le petit exercice de géostratégie diplomatique

Les dirigeants de la gauche latino-américaine ont uni leurs voix mardi soir pour appeler à perpétuer le legs de Fidel Castro, devant des centaines de milliers de Cubains mobilisés lors d’une grande cérémonie posthume en l’honneur du Comandante à La Havane. Place de la Révolution, face au mémorial de José Julián Martí Pérez (1853-1895) – l’homme politique, philosophe, penseur, journaliste et poète fondateur du Parti révolutionnaire cubain (l’ancêtre du Parti communiste), considéré comme héros national et plus grand martyr et apôtre de la lutte pour l’indépendance – la foule a fait ses adieux avant que les cendres du «líder maximo» quittent la capitale mercredi pour traverser l’île jusqu’à Santiago de Cuba (est), où auront lieu les funérailles officielles ce dimanche 4 décembre.

«Où est Fidel? Où est Fidel?» s’est par exemple exclamé à la tribune le président nicaraguayen, Daniel Ortega. «Il ne part pas, il reste là, invaincu parmi nous, absous, totalement absous par l’histoire», a renchéri son homologue vénézuélien, Nicolas Maduro, proche allié de Cuba, en référence au fameux «L’histoire m’absoudra» lancé par Fidel Castro lors de son procès après l’assaut en 1953 de la caserne de Moncada, qui forgea le début de sa légende.

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Et ce n’est pas tout. Le président équatorien, Rafael Correa, en a ajouté au dithyrambe en faisant «le serment» qu’«aujourd’hui plus unis que jamais, peuple de l’Amérique latine […], nous continuerons à lutter pour ses idées». Alors que le chef de l’Etat bolivien, Evo Morales, a relevé, lui, tout aussi inconditionnellement, que s’ils avaient «tenté de le tuer de 1000 manières, […] plus de 10 présidents américains n’y sont pas parvenus», ajoutant que Fidel et Cuba avaient changé le monde» au XXe siècle. Parmi les autres dirigeants latino-américains, se trouvaient à La Havane le Colombien Juan Manuel Santos, le Mexicain Enrique Peña Nieto, le Hondurien Juan Orlando Hernandez Alvarado et le Panaméen Juan Carlos Varela, selon la liste officielle.

Après quatre heures (!) de longs discours emprunts de ferveur socialiste fidèlement retranscrits par Granma, l’organe officiel du PCC, le président Raul Castro, qui a succédé à son frère Fidel en 2006, a énuméré les discours les plus marquants de son aîné prononcés sur cette emblématique esplanade. En concluant: «Cher Fidel […] ici, où nous commémorons nos victoires, nous te disons aux côtés de notre peuple dévoué, combatif et héroïque: «Jusqu’à la victoire, toujours!» («Hasta la victoria, siempre!»), reprenant l’antienne bien connue des révolutionnaires cubains.

«Rendez-vous des seconds couteaux»

Voilà pour ceux qui «marchent» plus ou moins avec Cuba et son «legs» historique. Il n’y a guère que l’Argentine pour «faire la morte». Au niveau de la diplomatie mondiale, c’est donc peu représentatif, tout ce petit monde, sachant que cette soirée d’hommages aux accents très politiques a été largement boudée par les chefs d’Etat occidentaux, dont l’AFP a comptabilisé les absents. «Rendez-vous des seconds couteaux?» renchérit L’Obs: «Ira? Ira pas? La mort de Fidel Castro continue de gêner les chefs d’Etat aux entournures…», avant de se livrer à un amusant classement entre les ex-«quelque chose» et les «vrais amis».

Mais «aller ou pas aux funérailles de Fidel Castro», voilà en réalité «le dilemme des présidents», résume RTS InfoBarack Obama en tête, qui a entamé à la fin de 2014 le rapprochement historique avec La Havane, qui n’enverra pas non plus de «délégation présidentielle» aux funérailles de dimanche mais se contentera d’y dépêcher Ben Rhodes, conseiller en première ligne dans les négociations secrètes avec Cuba, ainsi que Jeffrey DeLaurentis, à la tête de la nouvelle ambassade des Etats-Unis dans la capitale cubaine.

Ce choix alambiqué serait dû aux «relations compliquées» entre les deux pays. On cite en particulier les inquiétudes de Washington concernant les droits de l’homme sur l’île. Pas l’ombre, non plus, de présidents de pays «amis», comme le Russe Vladimir Poutine, l’Iranien Hassan Rohani ou le Chinois Xi Jinping, qui s’est déjà illustré à Pékin en soutenant que les «réalisations immortelles et historiques» de Castro «pour le développement du socialisme et son soutien des causes justes d’autres pays ne seront jamais oubliés» et que celui-ci vivrait «éternellement».

Voilà qui illustre bien le malaise des gouvernements vis-à-vis de l’héritage de l’ex-président cubain, qui préfèrent se faire représenter par des émissaires dits «de haut rang», vice-président(e)s ou ministres. En revanche, les dirigeants du Zimbabwe, Robert Mugabe, et d’Afrique du Sud, Jacob Zuma, de même que l’ancien roi d’Espagne, Juan Carlos, étaient présents pour dire adieu à la figure incontournable de la Guerre froide ce mardi.

Autre «exception»: le premier ministre grec, Alexis Tsipras (en photo ci-dessous mardi soir à Cuba). Il est le seul dirigeant européen à avoir fait le voyage. Pour confirmer devant une foule déjà largement convaincue que Fidel était «parvenu à sortir Cuba de la dictature pour la transformer en symbole international de résistance». Après quoi les cendres du symbole traverseront donc, dès ce mercredi et jusqu’à samedi, le millier de kilomètres séparant La Havane de Santiago, refaisant en sens inverse le chemin parcouru par le jeune Fidel dans sa «caravane de la liberté» lors du lancement de sa révolution en 1959.

Alors qui sera sur place, parmi tous les autres chefs d’Etat du monde? Pas grand monde. Critiqué pour son hommage à l’ex-président cubain où il s’est «contenté de dire qu’il était une figure controversée» – déplore Le Journal de Québec, le premier ministre canadien, Justin Trudeau, sera absent, malgré la profonde amitié qui lia son père, Pierre Elliott Trudeau, au Comandante. Le Devoir de Montréal explique ainsi que «plusieurs députés de l’opposition conservatrice ainsi que des élus républicains aux Etats-Unis lui ont reproché d’avoir passé sous silence les abus des droits de la personne, commis par le régime castriste pendant des décennies».

Samedi, le premier ministre canadien avait d’abord affirmé avoir appris la nouvelle «avec une profonde tristesse», qualifiant même Fidel Castro d’«ami de longue date» du pays. C’était un «leader plus grand que nature» ayant «consacré près d’un demi-siècle au service du peuple», avait-il ajouté. «Devant la controverse, le premier ministre a finalement changé de discours dimanche, en reconnaissant, à demi-mot, que Fidel Castro était un dictateur.» C’était à Madagascar, dans le cadre du Sommet de la francophonie, où il a aussi dit qu’il «était certainement une figure polarisante» et qu'«il y avait certainement de grandes craintes quant à son bilan en matière de droits humains».

Le président français, François Hollande, sera représenté par… la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal. Symbole de la compagne qui «compte» toujours ou hommage aux réformes éco-agraires du «líder maximo»? «Quand il s’agit de commenter l’élection démocratique du nouveau président des Etats-Unis», le locataire de l’Elysée «sait rester mesuré», ricane Valeurs actuelles. «En revanche, quand il s’agit de rendre hommage au dictateur cubain Fidel Castro, l’Elysée ne prend pas le risque de froisser la diplomatie du pays. Le président est en visite, vendredi et samedi, aux Emirats arabes unis? On envoie deux représentants prestigieux. La numéro trois du gouvernement, Ségolène Royal, et Jean-Pierre Bel, son envoyé spécial pour l’Amérique latine.» De quoi inspirer ce joli dessin:

La première ministre britannique, Theresa May, ne fera pas non plus le déplacement, et la présidente socialiste du Chili, Michelle Bachelet, sera représentée par un des ses ministres. Les dirigeants contestés du Kenya, Uhuru Kenyatta, de Guinée Équatoriale, Teodoro Obiang Nguema, et de Namibie, Hage Geingob, seront, eux, présents, de même que les ex-présidents uruguayen, Jose Mujica, et mozambicain, Armando Guebuza.

Plus cocasse, la chancelière allemande, Angela Merkel, fait très fort en dépêchant l’un de ses prédécesseurs, l’ex-chancelier Gerhard Schröder, qui a rencontré Fidel Castro à cinq reprises. Et plus original encore, dans un communiqué de la présidence algérienne, Abdelaziz Bouteflika, a désigné le président du Conseil de la nation pour le représenter, lui qui est assez mal en point. Mais cela ne l’a pas empêché «de décréter un deuil national de huit jours» en Algérie au lendemain de la mort de Castro, précise LCI, dont le titre est sans doute celui qui «parle «le plus: «Les chefs d’Etat sèchent les funérailles».

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