Combien de fusillades de masse faudra-t-il encore pour espérer un contrôle plus strict des armes à feu aux Etats-Unis? Probablement beaucoup. La tragédie d’Uvalde (Texas), où 19 enfants et deux enseignantes ont trouvé la mort, fauchés par la folie meurtrière d’un jeune de 18 ans, a beau semer l’effroi, elle va se répéter. Passé l’émotion, la colère et les revendications pour tenter d’éradiquer le fléau, ces drames se heurtent à un mur politique: le blocage au Congrès de toute velléité de rendre l’accès aux armes plus difficile.

Pourquoi? Parce que le port d’armes reste profondément ancré dans la psyché américaine. Les Américains, les républicains en particulier, sont viscéralement attachés au deuxième amendement de la Constitution, qui leur garantit le droit de posséder une arme à feu. Et la NRA, puissant lobby des armes, défend ce droit bec et ongles en arrosant les candidats républicains à coups de millions de dollars. D’autres jeunes vont donc pouvoir s’offrir des fusils d’assaut pour leur 18e anniversaire alors qu’ils n’ont pas l’âge légal pour s’acheter des packs de bière. Triste Amérique!

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Cocktail d’indécences

Mais il y a plus cynique. Ces tragédies ont souvent comme effet collatéral de provoquer une augmentation des ventes d’armes, comme une sorte de réflexe pavlovien de la peur. Le drame d’Uvalde n’échappera probablement pas à la règle. On comprend mieux pourquoi la puissante NRA, gangrenée par des guerres intestines et des affaires de fraudes sous sa carapace dorée, n’a pas jugé utile d’annuler sa convention, qui s’est déroulée jusqu’à dimanche à quelques heures de route du lieu de la fusillade. En 1999, elle avait d’ailleurs tenu salon au lendemain du drame de Columbine (15 morts, dont les deux tueurs).

La polémique autour de la lenteur de réaction de la police à Uvalde ne fait que nourrir le slogan qui lui est cher selon lequel il faut plus de good guys armés pour neutraliser les bad guys armés. La police n’est pas efficace? Armons les professeurs, installons des portiques de sécurité dans les écoles et glorifions le mythe du citoyen-justicier, pardi!

Dans ce cocktail d’indécences, la palme revient à Donald Trump. Ce week-end, au congrès de la NRA, l’ancien président ne s’est pas contenté de faire l’apologie du deuxième amendement et de condamner l’acte d’un «criminel dérangé, qui mérite de brûler en enfer»: il a bien appelé ses concitoyens à s’armer pour «combattre le mal».

Alors, non, dire que les fusillades de masse sont un fléau impossible à éradiquer aux Etats-Unis n’est pas faire preuve de pessimisme. C’est une réalité politique, aussi choquante soit-elle, drapée d’un aspect profondément identitaire. L’indicible douleur provoquée par le récent massacre dans une école primaire n’y changera malheureusement rien.

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