L’avis de l’expert

Le G20 à Saint-Pétersbourg ouvre une ère sombre

La «responsabilité de protéger» est à l’agonie. Les grandes puissances traditionnelles ne parviennent pas à se mettre d’accord pour intervenir dans l’horreur du conflit syrien, la Russie bloquant obstinément le processus. Il est à craindre que l’ère nouvelle soit à la tolérance absolue devant la violence, estime Alain Délétroz, analyste politique à Bruxelles

Les souffrances du peuple syrien ont peut-être troublé l’appétit des hôtes du G20 hier soir lors du dîner, mais parviendront-elles à faire émerger quelque consensus au sein des chefs d’Etat réunis à Saint-Pétersbourg? On peut en douter. La révolution syrienne s’est en effet développée dans une conjoncture internationale qui lui est particulièrement défavorable. Le soutien indéfectible du gouvernement russe au régime d’Assad et le scepticisme général face aux interventions militaires occidentales dans le monde arabe donnent pratiquement carte blanche au régime syrien pour continuer sur sa lancée. Après quatorze attaques à l’arme chimique répertoriées en Syrie, Barack Obama et François Hollande resteront bien isolés parmi les leaders qui se sont rassemblés hier à Saint-Pétersbourg dans leur volonté de ne pas permettre que l’usage de cette «arme de l’horreur absolue», telle que définie dans ces colonnes par Rony Brauman (LT du 30 août 2013), reste impunie.

Les Russes ont investi massivement leur prestige international en Syrie. Et ils se sentent gagner: la perte d’influence des Américains au Proche-Orient envoie à une région qui n’est pas insensible aux lois de la force brute un signal très clair sur le rôle que Moscou est prêt à jouer auprès de tyrans qui lui seront fidèles. En Russie, le travail médiatique autour de cet orgueil national retrouvé se construit autour de deux axes: présenter constamment l’Occident comme un bloc de démocraties irresponsables aveuglées par leur messianisme démocratique, et étouffer immédiatement le moindre doute qui pourrait effleurer l’opinion publique russe sur les moyens utilisés par Assad pour se maintenir au pouvoir. Le soutien occidental aux révolutions arabes, l’intervention franco-britannique puis de l’OTAN en Libye, ainsi que les mensonges de Tony Blair et de George W. Bush pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003, tout est mis dans le même sac en Russie afin de présenter les révolutions arabes comme le simple résultat de manipulations occidentales. Cette attitude de blocage systématique sans proposition de sortie de crise a tellement agacé Washington que, dans l’entourage de Barack Obama, on table désormais davantage sur une possible approche constructive avec Téhéran que sur une improbable éclaircie avec Moscou. Le Président russe pourra se féliciter d’avoir ramené à ce niveau de méfiance les relations de son pays avec les Etats-Unis, dirigés pourtant par une administration particulièrement pragmatique et constructive… Pour avoir bloqué systématiquement, depuis le début du conflit, tous les projets de résolutions au Conseil de Sécurité des Nations Unies défavorables à Assad, la Russie contribue à affaiblir l’unique organe de sécurité mondial capable de légiférer sur la guerre et la paix. La catastrophe syrienne crie une fois de plus la nécessité de réformer le Conseil et l’urgence d’y diluer le pouvoir des cinq détenteurs du véto.

La présence russe en Syrie, et donc les capacités d’influence de Moscou, restent pourtant fortes. La plupart des hauts-cadres de l’armée syrienne ont été formés dans les académies militaires soviétiques ou russes. Des conseillers russes sont également présents sur l’ensemble du territoire sous contrôle gouvernemental. Il est impossible de croire que les Russes ne sachent rien sur les attaques à l’arme chimique répertoriées jusqu’ici! Malgré tout le respect que méritent les experts russes du monde arabe et les journalistes qui prennent des risques pour couvrir cette guerre, comment croire à leur bonne foi quand ils attribuent systématiquement l’utilisation de l’arme chimique à l’opposition armée syrienne? Après l’attaque du 21 août dans la banlieue de Damas, la presse russe a relayé pratiquement sans la moindre critique la position de son gouvernement et souligné non pas la montée dans l’horreur que cette attaque représentait, mais «l’hystérie» des capitales occidentales accusées de préparer le même type d’opération de propagande globale qu’en 2003, afin de justifier une attaque sur la Syrie. Ces arguments faciles, pourtant répétés par un aussi fin limier de la politique internationale que le Ministre Lavrov lors de son intervention à l’Institut des Relations Internationales de Moscou lundi dernier, finissent par tourner au grotesque: Sergei Lavrov, bien moins que quiconque, n’ignore l’énorme différence entre la situation autour de l’Irak en 2003 et celle qui prévaut en Syrie aujourd’hui, entre le néo-conservatisme illuminé d’un George W. Bush et le pragmatisme d’un Barack Obama…

Aucun gouvernement occidental, ni même les Etats-Unis, n’ont le moindre intérêt à intervenir dans la guerre qui se déroule en Syrie. Une intervention «punitive» ne résoudrait presque rien. Commencée comme une révolution pacifique contre le régime d’Assad, la guerre civile syrienne a tourné, en deux ans, au carnage. Les éléments armés de l’opposition les plus organisés sont affiliés à des courants jihadistes que personne, ni à Washington, ni à Paris, ne souhaite voir prendre le pouvoir à la place d’Assad. La table de négociations ouverte que toutes les puissances auraient dû imposer à Assad, il y a deux ans, au début du soulèvement syrien, se fait plus que jamais improbable après tant de massacres, cent mille morts et deux millions de réfugiés. Comment obtenir de toutes les parties au conflit qu’elles baissent leur niveau d’exigences et marchent vers un compromis, alors que le sang a coulé à flot, dans tous les camps? La France et les Etats-Unis ont commis une grave erreur en demandant, dès le début du soulèvement syrien, le départ immédiat d’Assad, alors que la Russie défendait une position bien plus pragmatique : le départ d’Assad devrait être le résultat d’une négociation et non un préalable à l’ouverture d’une table ronde. Mais les Russes n’ont jamais poussé l’homme fort de Damas à la moindre discussion politique avec son opposition. Avant que la Syrie ne sombre dans l’horreur, Moscou avait une carte à jouer : offrir à Assad son soutien à condition qu’il organise sans délai un vrai dialogue national. Elle ne l’a pas fait. Peut-être parce qu’elle n’en avait pas les moyens politiques ; peut-être aussi parce que les tables rondes politiques ouvertes ne sont ni le fort du gouvernement russe actuel ni celui de sa diplomatie…

La question qui devrait se poser tant à Moscou qu’à Washington, Brasilia, ou même à Téhéran, est pourtant d’une gravité rare: entrons-nous dans une ère nouvelle de tolérance absolue face à l’usage de la violence la plus barbare par des tyrans accrochés au pouvoir? Le sommet de Saint-Pétersbourg se concluera-t-il par les obsèques officielles de la fameuse «Responsabilité de Protéger», plus jamais mentionnée dans le débat autour des mesures à prendre en Syrie? Il est à craindre que la réponse à ces questions soit affirmative et que les portes de l’enfer restent ouvertes pour longtemps en Syrie. Américains et Russes auront alors tellement failli à leur statut de grandes puissances que le monde aura hâte de voir les Asiatiques prendre le relais dans ce rôle. Et ces derniers auront du mal à faire pire que les maîtres du monde de notre époque…

Tout est mis dans le même sac en Russie afin de présenter à l’opinion publique les révolutions arabes comme le simple résultat de manipulations occidentales

Moscou avait une carte à jouer: offrir à El-Assad son soutien à condition qu’il organise sans délai un vrai dialogue national. Il ne l’a pas fait

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