Les références à la célèbre série Game of Thrones dans le discours médiatique contemporain sont innombrables. A travers ses personnages ciselés avec une redoutable finesse, par son refus de toute simplicité manichéenne, par la complexité des conflits et des intérêts qu’il met en scène, Game of Thrones étale une gamme impressionnante d’idéaux-types que l’on retrouve partout où clans et partis se combattent pour le pouvoir, politique, social ou économique.

Nous-même nous sommes amusé, dans Le Temps du 16 juin 2015, à nous appuyer sur le Moyen Age fantasmagorique de la série pour comprendre comment les modes de pouvoir qu’elle dessine au fusain imprégnaient ceux en vigueur dans notre société moderne, par leur valeur universelle et atemporelle.

Paix et violence

Mais la portée métaphorique de Game of Thrones s’immisce désormais dans le discours des politiciens. Comment s’approprier la notion de pouvoir alors que le combat contre l’autorité, depuis les années 70 du XXe siècle, semble anesthésier une société occidentale persuadée que le monde entier n’aspire qu’à la démocratie forgée en son sein? Comment doit réagir cette société qui a élevé la paix au rang de religion après la Seconde guerre mondiale, alors qu’une violence tantôt sourde, tantôt visible mine ses fondements?

Dans L’Obs du 23 décembre 2015, Emmanuelle Cosse, secrétaire des Verts français, n’a pu s’empêcher de comparer le monde politique français aux luttes claniques qui font l’ordinaire de l’œuvre imaginée par George Martin. Mais la plus remarquable analyse de Game of Thrones comme moyen d’accès à la compréhension des enjeux du pouvoir aujourd’hui a été fournie par l’équipe réunie en Espagne par Pablo Iglesias, le fondateur du parti Podemos. Dans un passionnant ouvrage publié en Espagne en 2014 et en français l’année suivante*, Iglesias et et ses amis procèdent à une subtile dé-construction des stratégies de pouvoir esquissées par les protagonistes de la série pour capter la réalité du politique contemporain.

Légalité et légitimité

Avec l’aide des concepts élaborés par Machiavel, Antonio Gramsci ou, parfois, par Carl Schmitt et Hobbes, ils détaillent les lignes de conflit qui lacèrent Westeros, dont l’effondrement imminent constitue la toile de fond de l’action. La série va alors pouvoir, en les combinant, explorer les manières les plus variées d’accéder au pouvoir, et de le conserver. Expurgé de tout raccourci moral, Game of Thrones restaure l’intensité brute de la politique, réhabilitée dans sa nécessité à travers une lecture de Machiavel éloignée de la réputation dont il fut affublé de son vivant déjà. L’Eglise n’avait pu accepter qu’on puisse concevoir le gouvernement des hommes en dehors des canons sacrés qu’elle avait dictés…

Le politique, rendu à son authenticité, renoue avec ses jeux dialectiques fondateurs: entre pouvoir légal et légitimité, entre morale et réalisme, entre le sens de l’Etat et la défense de l’intérêt égoïste. Au-delà des guerres frontales que se livrent les héros, se dévoile un entrelacs d’ambitions, toutes aimantées par le pouvoir, mais enchâssées dans le maquis de sentiments humains sans lesquels toute compréhension du politique serait vaine. Le pouvoir comme passion humaine, mais perçu comme la clé de voûte d’une organisation sociale nécessaire à la stabilité des institutions. Ces institutions si nécessaires à la paix, même si on devine que le conflit demeure la loi immuable de la société.

Inaptitude des gentils

Ce tissu de contradictions, Game of Thrones le dévide, pour mieux disséquer le symbolisme de chaque personnage. Les gentils sont inaptes à exercer intelligemment le pouvoir et les méchants brillent par l’humanité de leurs paradoxes. L’obstination du sympathique Ned Stark à privilégier la morale causera sa mort, et une guerre meurtrière. En revanche l’obséquieux Lord Varys, derrière ses manœuvres fourbes, se dresse comme l’ultime pilier de la survie de l’Etat. Quant à Daenerys, elle illustre le pouvoir maîtrisé: elle seule parvient à concilier la légalité du pouvoir que lui confère sa noble naissance et sa légitimité qu’elle établit en s’attirant la reconnaissance des peuples et des esclaves qu’elle libère.

Cette dualité entre légitimité et la légalité est centrale pour Iglesias. La légitimité a besoin de la force mais celle-ci ne peut triompher si elle n’est pas soutenue par la légalité du pouvoir qui la cautionnera en retour. La conquête du pouvoir est donc un passage obligé pour édifier une société plus juste.

Le manifeste de Podemos

Game of Thrones s’érige ainsi en manifeste de Podemos, justfiant théoriquement son combat politique dans une Espagne ravagée par la crise déclenchée, selon ce parti, par le néolibéralisme et en plein changement de régime par l’écroulement des grands partis. Comme à Westeros, déchiré par la crise liée à la succession de Robert Baratheon et la montée sur le trône du jeune Joffrey, incarnation du souverain sadique qui n’a pas compris que tout pouvoir est dépourvu de sens sans légitimité.

Podemos nous présente son vade-mecum politique pour une société capitaliste postmoderne en déliquescence et en quête d’un nouveau pouvoir légitime. Qui seront ses dragons?

*Pablo Iglesias (sous la direction de), Les leçons politiques de Game of Thrones, Post-éditions, 2015, 302 p. ISBN 979-10-92616-11-8

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