Le mahatma Gandhi inspirateur des révolutions arabes? Au printemps dernier, des manifestants de la place Tahrir, au Caire, revendiquaient leur filiation avec l’action politique non violente du sage ascétique. A Bahreïn, durant des semaines, puis en Syrie, depuis des mois, les opposants aux régimes en place défilent stoïquement sans répondre à la brutalité policière. Surtout ne pas tomber dans le piège. Certains s’effondrent sous les balles. Leurs camarades redescendent aussitôt dans la rue, portant à bout de bras le cercueil des martyrs. Avant eux, dans les territoires occupés, avec l’échec de la deuxième Intifada et des attentats kamikazes, de nombreux Palestiniens avaient compris que la violence ne les mènerait à rien. Désormais, leur combat c’est l’affirmation du droit – celui reconnu par la communauté internationale. Comme Gandhi face à l’occupant britannique. En prenant au besoin le reste du monde à témoin. Ailleurs en Asie, le mahatma continue d’inspirer la lutte des Birmans derrière Aung San Suu Kyi ou des Tibétains emmenés par le dalaï-lama. Et en Chine, les défenseurs des droits civils n’ont pas pour livre de chevet les Analectes de Confucius mais le Nouveau Testament et la biographie de Gandhi.

Gandhi est de retour. Plus efficace que la lutte armée ou les actes de terreur, la désobéissance civile et pacifique inspire une nouvelle génération de peuples frustrés. A commencer par les Indiens eux-mêmes. Car, au pays de Gandhi, le parti du Congrès au pouvoir peut prétendre être l’héritier naturel du «père de la nation», de moins en moins d’Indiens y croient. Les administrations peuvent accrocher tous les portraits du mahatma au mur de leurs bureaux, de moins en moins de citoyens s’y reconnaissent. Vingt ans de réformes économiques ont produit beaucoup de richesses. Mais aussi beaucoup d’inégalités et surtout beaucoup trop de corruption. Le Gandhi mis en scène par le pouvoir avait fini par complètement anesthésier le peuple. Aujourd’hui, face à l’injustice et au vol, le peuple se réapproprie Gandhi. L’activiste Anna Hazare, en jeûnant, a mobilisé des dizaines de milliers de personnes – principalement des classes moyennes – pour forcer il y a peu le gouvernement de Manmohan Singh à céder aux demandes de la rue pour des lois anti-corruption bien plus sévères.

Ce 2 octobre, jour de l’anniversaire de Gandhi, Rajagopal P.V., militant des sans-terre, débute une longue marche à travers l’Inde. Dans un an, il rejoindra New Delhi à la tête de centaines de milliers de personnes. Là, il priera le pouvoir de restituer la terre à ceux à qui on l’a volée et de rendre l’eau à ceux qui n’en ont plus. «En 2012, nous allons secouer l’Inde», m’a-t-il expliqué il y a quelques jours. Il était à Genève pour haranguer les grandes ONG internationales. «Ce n’est pas parce que l’Inde est la «plus grande démocratie du monde» qu’il faut l’ignorer, leur a-t-il dit. Il n’y a pas que la Chine et les dictatures qui asservissent leur peuple.» Il s’attend à ce que les autorités mettent des bâtons dans les roues de sa caravane des pauvres. La pression internationale sera donc indispensable à la réussite de son entreprise.

Un activiste gandhien du XXIe siècle commence toujours par citer Gandhi: «Ce qui peut être fait à la main doit être fait à la main. Ce qui peut être produit au village doit être produit au village. Ce qui peut être fabriqué par les petites entreprises doit être fabriqué par les petites entreprises.» Rajagopal P.V. prône un modèle de développement alternatif, non violent, respectueux de l’environnement et des hommes. Il pense que l’Inde ne fait qu’imiter le modèle consumériste de l’Occident, obsédée par sa rivalité avec la Chine et le Brésil pour le titre de grande puissance. Il pense que 70% des Indiens sont exclus de la croissance, que les villes sont de plus en plus laides, que la dignité est le bien le plus précieux de l’homme. «Il faut non pas une production de masse mais produire pour les masses», disait Gandhi. Il ajoute: «Le pouvoir refuse de voir que le pays est malade. Il a besoin d’un diagnostic pour changer de voie.» Propos de rêveur, ou l’Inde serait-elle à la veille d’une révolution gandhienne?

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