Les Français se font de la Suisse une idée dominée par un cliché. Ce cliché, c’est le contraste entre la propreté apparente et parfaite du pays, de ses paysages, de ses villes, de ses lieux publics, et une sorte de réalité sulfureuse à base d’argent caché, de trafics internationaux de haut vol et de plaque tournante d’une délinquance financière mondialisée. Un vieux gaulliste, Alexandre Sanguinetti, avait l’habitude de dire tout haut ce que beaucoup en France pensent à propos de la Suisse: «Dans un monde de gangsters, il faut bien qu’il y ait un receleur.» La formule a l’avantage de souligner la coresponsabilité des Suisses et des autres dans ce qui ne va pas.

Ce qui s’est passé au cours des dernières années a plutôt accentué la part d’ombre de la réalité suisse par rapport à sa part de lumière. Il est toutefois très difficile aux peuples qui entourent la Suisse de porter sur elle un jugement sévère car ce qui affecte aujourd’hui la société helvétique n’est rien d’autre qu’une variante caricaturale, un idéal-type, de ce qui affecte l’ensemble du monde occidental. Les Suisses n’ont pas le monopole de l’argent sale, des frayeurs liées à l’immigration, de l’anti-islamisme, des dérèglements de la finance et du commerce international.

Donc tout le monde est prêt à être critique de la réalité helvétique, mais personne ne peut ignorer que cette réalité est peu ou prou celle de chacun d’entre nous. La Suisse fait, à certains égards, figure de modèle de la pathologie occidentale actuelle. Ce n’est peut-être pas glorieux pour les Suisses, mais cela ne justifie pas que les autres les traitent avec condescendance.

Aujourd’hui, on peut résumer le débat de la façon suivante. Les gangsters demandent au receleur de cesser son activité et le receleur répond: «Pourquoi voulez-vous que je me sacrifie puisque les gangsters continuent d’agir et qu’il y a d’autres receleurs pour faire le boulot?» La Suisse répugne à être la victime expiatoire d’une criminalité généralisée dont chacun voit bien qu’elle a encore de beaux jours devant elle. Cela dit, les Européens sont fondés à estimer que chacun doit balayer devant sa porte et que les chauffards, qui sont légion, ne peuvent pas indéfiniment s’exonérer de toute responsabilité sous prétexte qu’il y a une multitude d’autres chauffards sur la route.

Entre ceux qui disent que tout va changer, que les relations financières vont être régulées, contrôlées, moralisées, et ceux qui disent que tout cela, c’est de la blague destinée à l’opinion publique, que le «bad business» a de beaux jours devant lui, il me semble que la vérité est entre les deux et que chacun doit faire des efforts sensibles pour redonner aux échanges internationaux une base équilibrée. Les Suisses doivent se poser la question suivante: est-ce que la Confédération helvétique et son système bancaire ont besoin d’argent sale pour conserver un pays propre? Je suis sûr que la réponse est négative et que les banques et la société suisses ont intérêt comme tout le monde à ce que les choses soient globalement mieux régulées.

Les Suisses nous disent: «Vous n’êtes pas plus vertueux à l’intérieur de l’Union européenne, regardez le Luxembourg.» Là n’est pas la question. La pression qui s’exerce sur la Suisse est peut-être procéduralement celle de l’UE, mais elle est politiquement de même nature que celle qui s’exerce sur le Luxembourg. Elle traduit une inquiétude très profonde et très légitime des peuples du monde occidental devant les dérèglements actuels. En d’autres termes, ce serait une erreur d’appréciation de la part des Suisses que de vivre leur rapport à l’UE comme une sorte de complexe d’Astérix. Il n’y a pas d’un côté la Suisse et ses «monts indépendants» et, de l’autre, un environnement hostile et arrogant. Il y a un ensemble de peuples qui, chacun à sa manière, vit douloureusement un dérèglement général du système.

A la confrontation permanente de l’arrogance et de la paranoïa, il faudrait substituer une coopération rationnelle et ambitieuse. Les Européens – et les Suisses sont des Européens – doivent savoir que rien ne sera jamais plus comme avant, qu’il est urgent de refonder le système, source de notre prospérité à tous, sur des bases assainies.

Pendant longtemps, la Suisse a été un patrimoine commun de l’humanité. Et notamment dans ce que l’humanité avait de meilleur: la Croix-Rouge, les bons offices, le service de la paix. Dans un monde qui ne se parlait pas, elle était le lieu où l’on se parlait, un lieu où s’exprimait ce qu’il y avait de commun entre des êtres humains que tout, par ailleurs, séparait nationalités, religions, idéologies, niveaux de vie. A partir du moment où les fractures idéologiques et les murailles géopolitiques ont cédé la place à un univers qui est essentiellement composé d’«associés rivaux», c’est-à-dire de gens qui sont simultanément en relation d’antagonisme et de coopération les uns par rapport aux autres, c’est la planète entière qui est devenue le lieu de cette confrontation-association entre les composantes de la communauté internationale.

Du coup, la Suisse est doublement pénalisée: elle l’est d’abord parce que l’on n’a plus besoin d’elle pour causer, et elle l’est ensuite parce qu’elle n’a pas l’habitude de s’impliquer directement dans la causerie universelle. Elle est en deuil d’une mission historique évanouie. Elle a longtemps voulu être un arbitre, elle doit devenir un joueur.

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