La justice genevoise semble avoir beaucoup de mal avec les affaires sensibles. Il y a sept ans, c’était le procès des anciens dirigeants de la banque cantonale qui explosait en plein vol en raison d’un tirage orienté du jury. Aujourd’hui, c’est la douloureuse affaire Adeline, du nom de la sociothérapeute assassinée lors d’une sortie accompagnée, qui tourne au désastre à cause d’un tribunal qui a voulu jouer aux apprentis sorciers en discréditant les psychiatres français et en suspendant les débats pour nouvelle expertise.

Dans une décision longuement et sévèrement motivée, la Chambre pénale de recours souligne que le principe d’impartialité a été visiblement malmené dans cette affaire éminemment émotionnelle et précédée d’une déferlante médiatique rarement observée. L’enchaînement des événements durant l’audience du mois d’octobre, certes aggravé par le rôle de pyromane joué par le Ministère public et le conseil des parties plaignantes, rendait illusoire toute reprise du procès dans des conditions sereines et sans soupçon de parti pris.

Ce naufrage est certes regrettable. Pour les proches de la victime qui voient leur calvaire se prolonger. Pour le canton qui n’arrive toujours pas à dépasser le traumatisme lié aux particularités de ce dossier mêlant récidive, psychopathie et tiraillements institutionnels. Et pour la justice qui donne, une fois encore, l’impression de mal fonctionner là où elle devrait se montrer irréprochable.

D’ailleurs, une des qualités, et non des moindres, de cette récusation est de rappeler à tous que l’issue d’un procès doit paraître suffisamment ouverte pour ne pas donner l’impression que tout est joué d'avance. Même celui qui est accusé d’avoir commis les pires horreurs, peut-être plus encore qu’un autre car il s’expose à une sanction ultime, doit pouvoir bénéficier de la garantie d’un tribunal indépendant et impartial. A n’en pas douter, Fabrice A., menacé d’une mesure d’internement à vie, fait partie de cette catégorie vouée à une vindicte à laquelle le tribunal se devait de résister et de le montrer, plutôt que de combattre tout argument potentiellement favorable à une issue moins sévère.

Enfin, et sans doute pour la première fois de façon aussi explicite, la décision de récusation s’appuie sur la chronique judiciaire afin de décrire une atmosphère problématique que les procès-verbaux d’audience ne restituent nullement. Le rappel de cette nécessaire transparence et du besoin d'un contrôle démocratique à travers la presse est également salutaire à l’heure où la justice, nouvelle procédure oblige, devient de plus en plus désincarnée.


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