Aux USA, une mère et ses quatre enfants vont au zoo. Un instant, que dis-je, un éclair d’inattention, et le plus jeune s’échappe pour tomber dans la fosse séparant le public de l’enclos réservé au gorille. L’énorme animal s’en approche et le tarabuste tandis qu’il hurle de terreur, sa mère aussi, les spectateurs tout autant.

Craignant que les choses tournent mal et que l’animal, apeuré par les cris, s’énerve, les gardiens lui tirent une balle dans la tête. Il meurt sans souffrir. Voilà le résumé de l’action, qui ne mériterait pas une chronique si la blogosphère n’avait décidé de s’émouvoir. De qui? Du singe évidemment!

Les accusations ont désigné la mère, trop peu attentive à ses bambins (que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre) et les gardiens trop empressés à faire feu (s’ils avaient hésité et que l’enfant était mort, qu’auraient dit nos pharisiens?)

Ravageuse illusion du risque zéro

Cette histoire nous prouve évidemment que l’illusion du risque zéro est ravageuse, qui amène à chercher des responsables à tous les événements: la mère incompétente, l’enfant mal surveillé, le zoo mal protégé. La vie réelle avec ses aléas et son fatum, est déniée au profit du credo prométhéen que tout est sous contrôle.

Cette saga montre aussi le glissement des lois humaines sur le monde animal. Parce qu’il était captif, comme un prisonnier dans sa geôle, le gorille était sous la protection des gardiens qui devaient protéger sa vie et non y attenter. Autant l’Etat est redevable d’un homme qui se suicide en prison, autant le zoo est responsable d’un singe tué parce qu’un «corps étranger» est entré dans son domaine privé.

Mais cette triste affaire révèle surtout l’ampleur du relativisme qui touche notre civilisation et l’incroyable inversion des valeurs qui conduit trop de gens à préférer la vie d’un animal à celle d’un petit garçon.

Réalité animale dénaturée

Cette «équivalence» doit sans doute beaucoup aux dessins animés qui mettent en scène des animaux anthropomorphes, dont les comportements, les mimiques et les sentiments sont purement humains. Même un poisson, animal muet, à sang froid, ovipare, non terrestre, aux yeux globuleux et aux écailles rêches, à l’extrême opposé du mammifère humain, est devenu la coqueluche des jeunes et des moins jeunes.

Il faut dire que, à l’inverse des poissons-clowns normaux, Nemo avait des yeux expressifs, et manifestait joie, peur, tendresse… C’est ainsi que la réalité animale, avec sa dignité et sa singularité, est dénaturée par les dessins animés, au même titre que le font les sticks Findus.

Au lieu d’attiser la curiosité de nos petits pour une nature réelle, infiniment riche de différences, ils les entretiennent dans l’illusion délétère d’un monde à leur image, baignant dans la sentimentalité des humains. Au lieu de les confronter à une altérité exigeante, on leur offre le spectacle narcissique d’eux-mêmes.

Il fallait venger l’animal

Tout cela explique pourquoi, alors qu’il s’agissait du vrai monde, les internautes ont vu le gorille comme dans les films. Niant l’évidence que montre la vidéo assez effrayante où on le voit projeter le bambin dans l’eau sans aucune aménité, ils ont décrété que l’animal était «gentil» et qu’il voulait aider.

Stipulant que l’enfant ne risquait rien, ils ont donc rangé les humains parmi les méchants, qui sortent leur flingue et tuent la pauvre créature bienveillante. Ni une ni deux, et toujours comme sur les écrans, il fallait venger l’animal.

Pour cela, une pétition virale a été lancée pour faire traduire la maman en justice et diligenter une enquête sociale. Un tweet donne le ton: «Il semble que les gorilles soient de meilleurs parents que certains humains». Un autre exhibe la photo du gorille avec ce texte: «je suis mort parce qu’une salope n’a pas surveillé son enfant».

Heureusement, le procureur a bouclé le dossier en jugeant qu’il n’y avait eu faute ni de la mère ni du zoo. Enfin un peu de bon sens!

mh.miauton@bluewin.ch


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