Opinions

Gaston Lagaffe, précurseur en tout

Favorable à la réduction du temps de travail, écolo, altermondialiste... l'employé de bureau créé par Franquin est un humaniste d'avant-garde.

Dans «l'affaire Gaston», il n'y a que le capital qu'on ne laisse pas dormir. Cela dit, on est toujours content d'avoir des nouvelles de celui qui se révèle donc quinquagénaire, pour la plus grande joie des Editions Marsu Productions, à qui André Franquin avait cédé ses droits en 1992, et qui sortent Gaston 50 pour fêter l'anniversaire, avec 60 dessins inédits en album et des extraits de gags parus chez Dupuis.

Pourquoi Gaston est-il toujours si moderne (30millions d'exemplaires vendus dans le monde, dont 22millions en France)? Parce qu'il est un précurseur en tout.

Question temps de travail, l'homme qui, ayant passé la journée puis la nuit à dormir à son poste, réclame des heures supplémentaires quand il l'apprend, ne peut être qu'un ami des 35heures. Question écologie, celui qui, bien avant les marées noires, se préoccupe du sort des mouettes rieuses, au point que même ses collègues de bureau en prennent ombrage, celui-là est un juste. Question liberté, celui qui refuse de voir Fantasio et les Editions Dupuis aliéner le moins du monde leur imagination en les empêchant de signer «les contrats» avec le capitaliste M.de Mesmaeker, celui-là est proche des damnés de la terre et des artistes maudits.

La meilleure preuve de son avant-gardisme tous azimuts est qu'il a même, à l'époque où fumer n'était pas encore hors la loi, inventé une machine à faire des ronds de fumée pour les gens qui ne fument pas, dont tout le monde aujourd'hui peut donc faire ses choux gras. Comme le disait à Libération son créateur, André Franquin, mort en 1997, «il est devenu antimilitariste parce qu'il y avait à Spirou un rédacteur en chef, excellent d'ailleurs, qui mettait un peu trop d'avions de chasse Messerschmitt avec certaines croix. Normalement, une gaffe, c'est plutôt verbal. J'ai un peu détourné: quand on met le feu à un extincteur dans un bureau, c'est une gaffe. Gaston a son idée du progrès, qui n'est pas d'une efficacité totale. C'est un enfant dans un métier d'adulte.»

Gaston est un modèle de la vie de bureau: exemplaire et infréquentable. Il ne fait rien (qu'à faire des bêtises), mais cela n'empêche aucunement l'entreprise de prospérer - au contraire, les gaffes au gars Lagaffe sont vendeuses. Il réussit à faire renvoyer son supérieur hiérarchique, Fantasio, même si des affaires de droits, quand Franquin cesse de dessiner Les Aventures de Spirou, expliquent aussi bien des choses. Il a une amoureuse forcenée, pas forcément sublime («Qu'elle ne soit pas belle était un gag», dixit Franquin): MlleJeanne. «Gaston sait qu'elle est amoureuse de lui, mais ce qui l'a séduit d'abord, c'est sa queue-de-cheval.» Queue-de-cheval à laquelle Gaston s'empresse de faire subir les pires outrages avec les meilleures intentions. Avec la comptabilité et M.Boulier, il a des rapports que bien des altermondialistes pourraient lui envier, d'autant qu'il a en outre l'air payé pour tout ce qu'il ne fait pas. On doit lui savoir gré d'avoir toujours une bonne idée pour transformer le siège des Editions Dupuis en aquarium, la machine à café en sulfateuse et son effigie de latex en bourreau de travail.

Mais que fait la police? Le malheureux agent Longtarin, qui ne cesse de vouloir verbaliser Gaston avec la même constance que M.de Mesmaeker met, lui, à faire signer ses contrats, devient le symbole involontaire d'un anarchisme triomphant quand les diverses métamorphoses des tacots de Gaston l'envoient aux quatre coins de la terre, de l'eau et du feu.

En vérité, Lagaffe est un sage, bien sûr. D'ailleurs, il est toujours à la mode avec son pull à col roulé trop court qu'on lui voit le nombril, son jean et ses espadrilles encore plus fatiguées que lui. C'est un humaniste, et, à ce titre, un être universel. Il a des idées gentilles sur tout. Gentilles et mauvaises indifféremment, certes, mais sur tout.

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