Madame Miauton n'est ni la première, ni la dernière à se laisser séduire par ses rêves au moment d'interpréter les statistiques (lire sa chronique dans LT du 23.10.2015). C’est même très humain de voir dans les chiffres la réalité désirée. Et lorsqu'on vit dans un espace culturel francophone, ou règne actuellement une tendance au «déclinisme» omniprésent («Süddeutsche Zeitung» du 22.10.2015), on verra immanquablement le déclin de la gauche aux dernières élections, alors qu'il s'agit d'une stagnation.

Une chose est sûre, et triste: La gauche en général et le PS en particulier n’ont pas progressé en Suisse ces quatre dernières années. La part des électeurs suisses qui vote à gauche – dans laquelle j'inclus le PS, les Verts, Solidarités et le POP – est même étonnamment stable: il y a presque 50 ans, 26,4% de la population votait à gauche. Il y a 24 ans, 26,8%, le même taux que le 18 octobre 2015!

Pour le PS, la stagnation dure depuis 1991 (18,5% contre 18.8% en 2015). Cela signifie une perte de 4% en comparaison avec la période comprise entre les années 60 et 1971; et de 7,5% en comparaison avec les élections de 1959 et de 1939.

La deuxième erreur de Madame Miauton, c'est qu'elle a mal compris Christian Levrat quand il parle d'un «retour à la situation de 2007». Il se référait moins à la gauche qu'à la force de UDC et PLR. Il y a trois semaines, les deux partis de droite ont rassemblé 45,8% des votes. En 2007, ils avaient fait 44,7%: une très petite différence qui relativise énormément l'hypothèse du «succès de la droite» (M.-H. Miauton) ou le «Rechtsrutsch» («glissement à droite»).

La référence de Levrat à 2007 est de surcroît pertinente, parce que c'était l’année ou cette droite a perdu, avec M. Blocher, son quatrième conseiller fédéral . Ca veut dire que aujourd'hui il y a de nouveau 54% des Suisses qui ne veulent pas d'un quatrième ministre et d'une majorité gouvernementale appartenant à cette droite-là.

Non, la vraie grande transformation de la politique suisse de ces 25 dernières années, généralement marquée par la stagnation et la stabilité des camps politiques, tient dans la métamorphose de la droite au Conseil national. En 1991, les groupes radicaux et libéraux étaient presque à égalité avec ceux du PDC et de l'UDC (encore très bernoise); en 2015, les libéraux n'existent plus et l'UDC à la sauce zurichoise - ultra dure et nationaliste - a la majorité absolue. Le PLR et le PDC font chacun plus ou moins encore un quart de cette droite! De fait, à la Chambre du peuple, la droite est aujourd'hui beaucoup plus à droite qu'en 1991! Et si cette droite beaucoup plus dure souhaite un ministre de plus au gouvernement, elle doit la chercher au PLR beaucoup plus que dans le vrai centre, bien que celui-ci (PBD/Verts libéraux) se soit affaibli depuis quatre ans.

Cette «droitisation de la droite» que nous pourrions traduire par «Rechtsrutsch der Rechten» signifie – c'est la troisième et dernière des erreurs de Mme Miauton – non pas une «défaite de la gauche», parce que cette gauche - les 2e tours des élections au Conseil des Etats vont le prouver - n’a pas seulement défendu mais renforcé sa position au sénat qui n'a jamais été aussi fort dans toute l'histoire de la Suisse moderne!

Et encore un message de ces chiffres électoraux: ni déclin, ni défaite, mais quantitativement une stagnation et, qualitativement, une transformation de la gauche, surtout en Suisse alémanique: la gauche socialiste devient de plus en plus urbaine, bien éduquée, solidaire, emphatique et ouverte au monde.

Dans la campagne suisse allemande, où la majorité de petites communes sont aujourd'hui occupées aux deux tiers par l'UDC dure, vous ne trouvez en revanche presque plus de citoyennes et citoyens qui peuvent s'identifier avec la gauche. Cette polarisation va peser lourdement sur la Suisse et sa gauche. Surtout parce les causes de cette division ne sont pas encore comprises et analysées. Pour cela il ne suffira pas d'interpréter correctement les chiffres statistiques.

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