il était une fois

Les gaz de combat ou les aléas d’un tabou

Une coalition euro-américaine dit vouloir punir le régime syrien pour l’usage de l’arme chimique sur des quartiers rebelles proches de Damas. L’histoire explique pourquoi ses arguments ne convainquent pas

Il était une fois

Le nouveau président iranien, pourtant allié au régime de Bachar el-Assad, a condamné l’usage des gaz chimiques sur le théâtre du conflit syrien. Comme ancienne victime de cette arme terrifiante dans la guerre qui l’a opposé à l’Irak entre 1980 et 1988, ce pays sait de quoi il parle. Dès 1983, l’Irak avait utilisé des gaz sarin, tabun et moutarde contre l’armée iranienne et contre les populations civiles, notamment kurdes, au mépris du Protocole de Genève de 1925, dont il était signataire depuis 1931. Le Conseil de sécurité de l’ONU n’avait condamné l’emploi de ces armes qu’en 1987, puis de nouveau en 1988, après la mort par asphyxie de 5000 habitants de la ville kurde d’Halabja. Encore se gardait-il de désigner un coupable, l’Irak de Saddam Hussein, alors soutenu par les Occidentaux, prétendant que leur emploi était le fait de l’armée iranienne. L’administration Reagan avait soutenu cette thèse, sans en apporter aucune preuve, avant que l’Iran accepte finalement un cessez-le-feu en 1988, par crainte d’une attaque au gaz sur Téhéran.

Dans cette guerre effroyable des années 80, le tabou de l’arme chimique n’avait pas remis en cause le système d’alliances stratégiques dirigé contre l’Iran de l’ayatollah Khomeiny, considéré comme le danger suprême. On peut se demander si, dans la guerre de Syrie, le dit tabou n’est pas en train de se banaliser en se transformant en prétexte pour une intervention qui n’a pas trouvé d’autres motivations politiques.

On s’inquiète à juste titre de savoir qui a commis les attaques chimiques d’il y a dix jours sur la Ghouta, près de Damas, tenue par les forces rebelles. Une commission d’enquête de l’ONU examine la question. Les soupçons visent assez naturellement l’armée syrienne, qui possède un arsenal chimique. Leur confirmation appuierait donc logiquement une intervention militaire internationale, au nom d’une morale diversement respectée dans le cours de l’histoire, mais morale tout de même. Si toutefois, par une hypothèse ténue quoique envisageable, ces soupçons ne se confirmaient pas, ou trop peu, que ferait-on? Et si, comme cela est déjà arrivé à Tokyo en 1985, quand la secte apocalyptique Aum Shinrikyo a utilisé du gaz sarin contre des passagers du métro, des groupes non étatiques avaient pu se servir de cette arme?

La Syrie, comme cinq autres Etats (l’Angola, la Corée du Nord, l’Egypte, la Somalie et le Soudan du Sud), n’est pas partie prenante de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques signée à Paris en 1993. Cette convention complète le Protocole de Genève de 1925, élaboré à la suite de l’emploi massif de gaz de combat par l’Allemagne puis par la France lors de la Première Guerre mondiale. Ce protocole prohibait l’usage des gaz mais non leur fabrication ou leur possession. La convention, au contraire, interdit la conception, la fabrication, l’emploi et le stockage d’armes chimiques; elle oblige à la destruction des arsenaux existants et comprend un système de vérification par une entité indépendante, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), basée à La Haye.

Fortement soutenue par l’Union européenne, l’OIAC fait consciencieusement son travail. A ce jour, sur les 188 Etats membres de la convention, six, dont les Etats-Unis et la Russie, ont déclaré avoir des stocks d’armes chimiques et les détruire progressivement; douze autres, dont la France et le Royaume-Uni, ont déclaré avoir des installations de production d’armes chimiques, qu’ils sont en passe de transformer à des fins civiles; deux, la Chine et l’Iran, sont soupçonnés de détenir des stocks non déclarés, de même qu’Israël, qui a signé la convention mais ne l’a pas ratifiée.

On voit par là que le tabou des armes chimiques a progressé dans les mœurs culturelles internationales et qu’il existe une opinion bien établie contre leur acquisition et leur emploi. Celle-ci, cependant, n’est que partiellement mobilisée par les arguments présentés en faveur de la punition du coupable présumé en Syrie. Car quid du jour d’après, si le régime, averti d’avance qu’il ne sera pas délogé, est laissé avec ses stocks de gaz? S’il reste en dehors de la convention, hors des normes établies par la communauté internationale? Si les Etats qui le soutiennent et qui, eux, l’ont ratifiée, ne se sentent pas tenus – à l’exception de l’Iran – d’en défendre le principe moral?

Sans exclure le besoin d’intervention militaire, l’ancien conseiller à la Sécurité du président Carter, Zbigniew Brzezinski, préconise le vote par l’Assemblée générale des Nations unies d’une résolution condamnant sans équivoque l’attaque chimique sur la Ghouta comme un acte «dépassant les bornes de l’humanité civilisée». Les coupables, à ce stade, ne seraient pas désignés. Quel Etat refuserait de s’associer à une telle condamnation? Le geste, dit Brzezinski, «clarifierait et dramatiserait les dimensions morales de ce conflit tragique». Et il offrirait, selon lui, l’occasion à l’administration Obama de générer les soutiens nécessaires à une initiative plus large pour désamorcer les tensions qui menacent d’exploser dans toute la région.

Une «ligne rouge» a été franchie, comme disent les Américains. S’agissant de l’arme chimique, cette ligne rouge ne concerne pas seulement les Etats-Unis, la France ou le Royaume-Uni, promoteurs d’une intervention militaire (jusqu’à son refus, jeudi, par le parlement britannique), mais aussi l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, tous les Etats du monde qui se sont associés depuis 1925 à la mise hors la loi des gaz de combat. La réaffirmation solennelle de leur engagement, dans l’enceinte internationale appropriée, donnerait sans doute du poids au tabou si fortement invoqué par tous ceux qui cherchent à «faire quelque chose» en Syrie.

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