Le Washington Post révélait mercredi passé que Donald Trump avait menacé la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni d’une taxe supplémentaire de 25% sur leurs exportations de voitures aux Etats-Unis s’ils ne s’alignaient pas sur sa politique de sanctions renforcées contre l’Iran. Le fait est que le 14 janvier, les trois pays actionnaient le mécanisme de règlement des différends prévu par l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPoA). Au pire, si Téhéran reprenait la liberté de construire des centrifugeuses, ce mécanisme pourrait aboutir à la dénonciation de l’accord et la reprise à plein des sanctions de l’ONU qui l’avaient précédé. Les Européens ont-ils agi sous la menace? Des sources officielles anonymes citées par le journal affirment que non, la décision était à l’étude depuis que l’Iran, motivé par l’assassinat du général Soleimani, avait repris des aises avec le JCPoA. Mais l’indignation est patente: la menace de taxes commerciales pour influencer une décision politique est considérée comme «une tactique mafieuse».

Nordstream 2

En décembre dernier, le Congrès des Etats-Unis votait des sanctions contre la société Allseas qui pose les conduites du gazoduc Nord Stream 2 destiné à livrer le gaz russe à l’Allemagne à travers la Baltique. Embauchée par le monopole russe Gazprom, Allseas est la plus grande entreprise mondiale de génie maritime, ses grues descendant aux planchers sous-marins les plus profonds.

D’origine néerlandaise, elle a son siège social à Châtel-Saint-Denis dans le canton de Fribourg. Les sanctions états-uniennes à son encontre visaient à l’empêcher de terminer la pose des derniers 160 km de tubes nécessaires à l’entrée en fonction du gazoduc cet hiver. Menacée de voir ses biens séquestrés aux Etats-Unis et les visas de son personnel supprimés, Allseas a arrêté ses travaux. Nord Stream 2 est bloqué. Gazprom promet de le finir par ses propres moyens d’ici à la fin de 2020. Angela Merkel et Vladimir Poutine sont main dans la main dans ce but.

On aime ou pas ce deuxième gazoduc baltique. Les Européens sont divisés. Tout le système des gazoducs de la Baltique et la mer Noire vise en effet à contourner l’Ukraine depuis son indépendance en 1991 et il est fortement politisé. Nord Stream 1 a été conçu en 1997 et finalisé en 2011. En 2006, un conflit entre Kiev et Moscou sur le prix du gaz en transit vers l’Europe, qui couvrait alors 90% des besoins européens, avait provoqué la fermeture du tube pendant quelques jours. La Russie avait cédé. Un deuxième conflit semblable en 2009 avait stoppé la fourniture de gaz pendant deux semaines, provoquant une crise énergétique en Europe. Moscou et ses clients européens avaient alors conçu un programme plus vaste de contournement. L’annexion de la Crimée et la déstabilisation du Donbass par la Russie en 2014 en ont changé la nature: la fourniture de gaz russe est maintenant au cœur d’une nouvelle guerre froide que les Etats-Unis manipulent dans leurs intérêts. Selon eux, Nord Stream 2 renforce à ce point la dépendance de l’Allemagne à l’égard de la Russie que leur engagement dans l’OTAN perd son sens. L’Europe a besoin de gaz? Qu’elle achète le gaz américain, «gaz de la liberté» comme l’a désigné le secrétaire à l’Energie, Rick Perry en mai dernier, à Bruxelles: «Les Etats-Unis offrent à nouveau une forme de liberté au continent européen, et plutôt que sous la forme de jeunes soldats américains, c’est sous la forme de gaz naturel liquéfié.»

L’Europe gentille

Le gaz de la liberté trumpienne, plutôt que le gaz de la dictature poutinienne? L’Europe, qui n’a pas de gaz, n’a plus qu’à avoir des idées pour sortir de l’étau. Sa nature coopérative ne la prépare pas aux assauts des puissances unilatéralistes. Son propre Sonderbund nationaliste l’empêche de se projeter stratégiquement. Sa condamnation de son passé colonialiste et fasciste la retient de se faire méchante. Ça vient comment, les idées fortes, dans une Europe gentille?


Quelques lectures

A Davos le 21 janvier 2020, Donald Trump a fait la réclame de son énergie: retrouvez notre suivi de la journée